QUI POUR FAIRE QUOI: chapitre1
Vu l'importance du sujet traité (vademecum économique pour tout candidat libéral aux présidentielles) j'ai décidé de mettre ce livre sur mon blog, en 13 livraisons, correspondant aux treize chapitres de QUI POUR FAIRE QUOI?
Avant-propos
— Pourquoi ce livre ?
Cet essai n'a pas pour ambition de faire élire un candidat. Il voudrait
plus modestement lui éviter de dire pendant la campagne des choses qu'il serait
ensuite incapable de mettre en œuvre — ou qu'il ne pourrait mettre en œuvre
qu'au prix de conséquences qu'il n'aurait pas annoncées.
Ce livre n'est donc pas un programme.
La France ne manque pas de propositions économiques. À l'approche de
chaque échéance électorale, elles se comptent par dizaines, parfois par
centaines : réduire un impôt, augmenter une dépense, soutenir une industrie,
réformer les retraites, protéger le pouvoir d'achat, réindustrialiser le pays
ou modifier nos relations avec l'Union européenne.
Le problème n'est pas que ces propositions soient nécessairement
mauvaises. C'est qu'elles sont souvent discutées avant que certaines questions
plus élémentaires aient été posées.
Quel problème cherche-t-on exactement à résoudre ? Quel mécanisme permet
de penser que la mesure proposée y répondra ? Qui doit en être responsable ? À
quel niveau la décision doit-elle être prise ? Qui la financera ? Et quelles
conséquences entraînera-t-elle ailleurs ?
C'est le point de départ de cet essai.
Il ne cherche pas à ajouter quelques dizaines de mesures à celles qui
circulent déjà. Il cherche à dégager des règles permettant de les juger — et,
surtout, à remettre les questions dans un ordre qui interdise autant que
possible de choisir l'instrument avant d'avoir défini le problème.
Qui doit faire quoi ?
La question paraît presque naïve. Elle l'est beaucoup moins dès que
plusieurs acteurs peuvent décider, financer, réglementer, produire ou contrôler
la même activité.
L'État peut être responsable d'un résultat sans devoir nécessairement
l'exécuter lui-même. Une collectivité peut recevoir une compétence sans
disposer réellement des moyens de l'exercer. Une entreprise peut contribuer à
un objectif collectif sans avoir à se substituer à la puissance publique.
L'Union européenne peut contraindre une politique nationale dans certains
domaines sans être pour autant responsable de toutes les décisions qu'on lui
attribue.
La subsidiarité ne consiste donc pas à rechercher systématiquement
l'échelon le plus bas, pas davantage qu'à supposer l'échelon supérieur plus
efficace par nature. Elle consiste à chercher le bon acteur, au bon étage, puis
à vérifier qu'il dispose effectivement des moyens d'assumer la responsabilité
qu'on lui attribue.
Une seconde exigence accompagnera la première. Toute mesure a des
contreparties. Quelqu'un la décide, quelqu'un la finance, quelqu'un en supporte
le risque, et ses effets ne s'arrêtent pas nécessairement à son bénéficiaire
apparent. Certains peuvent être chiffrés ; d'autres seulement identifiés. Ne
pas pouvoir donner une valeur monétaire à une conséquence n'autorise pas à
faire comme si elle n'existait pas.
Enfin, toutes les questions économiques ne peuvent pas être tranchées de
la même manière. Certaines conclusions peuvent être établies à partir des
faits, des mécanismes ou des contraintes observables. D'autres dépendent du
poids accordé à plusieurs objectifs légitimes. Il faut alors accepter que
l'analyse économique s'arrête là où commence réellement l'arbitrage politique.
Ce qui relève de la cohérence économique doit être démontré. Ce qui
relève du choix politique doit être présenté comme tel.
Ce livre ne dissimule pas davantage le tempérament de son auteur. Il fait
plutôt confiance à l'initiative privée, à la liberté de décision des
entreprises et à la responsabilité individuelle chaque fois qu'aucune raison
suffisante ne justifie de leur substituer la puissance publique.
Cette préférence peut guider les questions que l'on pose. Elle ne doit
pas décider à l'avance des réponses que l'on acceptera.
Un lecteur social-démocrate, souverainiste, europhile — ou simplement
beaucoup moins libéral que l'auteur — n'a donc pas besoin d'adopter ses
préférences pour poursuivre la lecture. Il pourra parfaitement aboutir à
d'autres choix.
Ce livre lui demande seulement quelque chose de plus exigeant : être
capable de dire quel problème il cherche à résoudre, qui doit en répondre,
pourquoi il choisit cet acteur et cet étage, quels moyens il lui donne, qui
supportera les contreparties de sa décision et comment il vérifiera qu'elle a
produit les résultats attendus.
C'est à cette condition qu'une politique économique cesse d'être une
collection de mesures pour commencer à devenir une politique.
Chapitre
1 — Qui doit faire quoi ?
1. Nous avons pris
l'habitude de commencer par les solutions
Un problème apparaît : le logement devient inabordable dans les grandes
villes, le pouvoir d'achat stagne, une filière industrielle décroche, une
facture énergétique s'alourdit, un réseau de transport se dégrade. Aussitôt
surgissent une loi, une aide, une norme, un crédit d'impôt — parfois les quatre
à la fois, portés par des niveaux de décision différents, qui ne se sont pas
nécessairement concertés. L'État annonce un plan ; la région ou le département
ajoute son propre dispositif ; l'Union européenne, quand la matière relève de
sa compétence, propose un règlement ou une subvention ; et il n'est pas rare
qu'une commune finisse, de son côté, par créer sa propre aide locale pour le
même objectif. Chacun de ces dispositifs peut être défendable pris isolément.
Ensemble, ils forment rarement un système cohérent — plutôt une superposition
de réponses, dont personne n'a vérifié qu'elles s'accordaient entre elles, ni
même qu'elles s'adressaient au bon acteur.
Ce livre propose d'inverser la démarche. Avant la solution, identifier la
responsabilité. Avant de demander « que faire ? », demander « à qui revient-il
de faire ? ». Ce n'est pas une nuance rhétorique : un problème mal attribué
produit presque toujours une mauvaise réponse, même lorsque cette réponse est,
prise isolément, bien conçue. Une aide nationale ne corrige pas un problème
d'urbanisme local ; une norme européenne ne corrige pas un problème de
financement propre à un seul État membre ; une exhortation faite aux
entreprises ne corrige pas une défaillance qui relève, en réalité, de la
fiscalité ou de la réglementation publique. Poser la question de la
responsabilité avant celle de la solution, c'est se donner une chance de
traiter le problème à sa racine, plutôt que d'en soigner, coûteusement et de
façon récurrente, les seuls symptômes visibles. Pour comprendre pourquoi ces
réponses s’accordent si mal, il faut d’abord préciser ce que chacun peut — et
ne peut pas — faire
2. Qu'attendre de chacun —
et que ne faut-il pas en attendre ?
Cinq acteurs traversent ce livre du début à la fin : les citoyens et les
ménages, les entreprises, les collectivités locales, l'État, et l'Union
européenne. Ce chapitre ne prétend pas encore dresser leur catalogue précis de
compétences — cela viendra, question par question, tout au long de l'ouvrage. Il
s'agit seulement, à ce stade, de poser un principe simple : chacun de ces
acteurs a une fonction propre, pour laquelle il est le mieux placé, et des
limites qu'il est dangereux de lui faire ignorer.
Le citoyen et le ménage arbitrent leurs propres choix de consommation,
d'épargne, de travail et de risque — ils sont, par construction, les seuls à
connaître leurs préférences réelles. On ne peut leur demander de corriger, par
leur seule discipline individuelle, un déséquilibre systémique dont la cause
leur échappe: inviter les ménages à « mieux épargner » ou à « consommer local »
n'est pas une politique, c'est un vœu.
L'entreprise produit, investit, emploie et innove, sous la contrainte
d'un signal-prix qui la discipline — sa rentabilité n'est pas un vice à
corriger, c'est la condition même de sa survie et de sa capacité à investir
demain. On ne peut lui demander de conduire, à ses frais et sans contrepartie,
une politique sociale ou industrielle qui relève d'un choix collectif :
lorsqu'on souhaite qu'une entreprise maintienne un emploi, un prix ou une
implantation qui ne se justifie plus économiquement, c'est un choix politique
légitime — à condition d'en assumer publiquement le financement, plutôt que de
le faire porter, sans le nommer, par l'entreprise elle-même.
La collectivité locale — commune, intercommunalité, département, région —
connaît le terrain, ses besoins précis, ses arbitrages de proximité. Elle est
le bon échelon pour tout ce qui exige une connaissance fine du contexte local.
Elle n'est pas le bon échelon pour corriger un déséquilibre macroéconomique,
une politique monétaire ou un rapport de force commercial international, qui la
dépassent structurellement, quels que soient son talent et sa bonne volonté.
L'État garantit le cadre : la loi, la monnaie et la stabilité
macroéconomique quand il en conserve la maîtrise, la solidarité nationale, la
sécurité, la justice — ce que l'on appelle, par commodité, les biens publics
proprement nationaux. Il n'est pas le bon niveau pour piloter, au jour le jour,
des décisions de gestion qui appartiennent naturellement à l'entreprise ou à la
collectivité la plus proche du terrain, ni pour se substituer indéfiniment à un
signal de marché sans en payer, tôt ou tard, le prix.
L'Union européenne, enfin, trouve sa justification économique là où les
effets d'un choix nationaux débordent structurellement les frontières : marché
intérieur, concurrence, une partie du commerce extérieur, certaines normes qui
n'ont de sens qu'appliquées uniformément. Elle perd cette justification
lorsqu'elle est sollicitée pour arbitrer des préférences purement nationales,
sans externalité identifiable au-delà des frontières du pays concerné.
Cette répartition n'a rien d'définitif ni d'universel — elle dépend, pour
chaque question, de la nature exacte du problème posé. C'est précisément ce que
le mouvement suivant se propose d'examiner.
3. Choisir le bon étage
Ce principe porte un nom : la subsidiarité. Il est souvent mal compris,
réduit à un réflexe quasi automatique — « ce qui peut être décidé localement
doit l'être ». Ce raccourci en trahit l'esprit. La subsidiarité ne dit pas que
l'échelon le plus bas est toujours le bon ; elle dit que le bon échelon est
celui où la décision peut être prise avec le plus d'efficacité et de
légitimité, compte tenu de la nature du problème — ce qui, selon les cas,
désigne l'échelon local, national, ou européen.
La subsidiarité ne consiste pas à descendre mécaniquement d’un niveau.
Elle consiste à choisir celui qui convient réellement.
Un problème dont les effets restent circonscrits à un territoire, et dont
la solution ne produit aucune conséquence significative ailleurs, appelle une
décision locale : c'est elle qui mobilise le mieux l'information disponible et
engage la responsabilité la plus directement identifiable par les citoyens
concernés. Mais un problème dont les effets se propagent au-delà — une
politique monétaire, une norme de marché intérieur, une infrastructure de
réseau, une externalité environnementale transfrontalière — appelle un échelon
supérieur, sous peine de voir chaque territoire chercher son intérêt propre au
détriment de la cohérence d'ensemble, ou de reproduire, en ordre dispersé et à
plus grand coût, ce qu'une décision unique aurait réglé une fois pour toutes.
Le débat entre Jacobins et Girondins, aussi vieux que la République,
illustre cette tension sans jamais tout à fait la résoudre — pas plus que les
trois actes successifs de la décentralisation française depuis 1982, qui ont
transféré des compétences aux régions et aux départements sans toujours leur
transférer, dans la même mesure, les ressources ou le pouvoir de décision
correspondants. La construction européenne, de son côté, a inscrit la
subsidiarité dans ses propres traités dès 1992 — sans empêcher, on le verra,
que l'échelon retenu pour telle ou telle politique reste, aujourd'hui encore,
sujet à débat. Ces exemples ne sont convoqués ici qu'à titre d'illustration :
ce livre ne prétend pas retracer l'histoire administrative de la France ni
celle de l'Union — il cherche seulement à montrer que le problème du bon
échelon, loin d'être théorique, traverse notre histoire politique depuis plus
de deux siècles.
Décentraliser les responsabilités sans accepter de décentraliser
réellement la décision conduit moins à la subsidiarité qu'à l'empilement.
C'est peut-être le piège le plus fréquent, et le moins souvent nommé :
transférer une compétence à un échelon sans lui transférer, dans les mêmes
proportions, les moyens et l'autonomie de décision qui devraient l'accompagner.
On obtient alors le pire des deux mondes — un acteur local tenu pour
responsable devant ses citoyens, sans disposer des leviers qui lui
permettraient réellement d'agir, et un acteur central qui conserve la main sur
les paramètres essentiels, sans en assumer publiquement la responsabilité.
C'est très exactement ce que ce livre appelle l'empilement, par opposition à la
subsidiarité véritable.
4. Le test de cohérence
Trouver le bon responsable, au bon étage, ne suffit pas encore à garantir
la cohérence d’une mesure. Il reste une dernière étape, trop souvent sautée
dans le débat public : vérifier ses contreparties.
Une mesure n'est jugée qu'après avoir identifié qui la porte, qui la
finance et quelles conséquences elle entraîne ailleurs.
« Qui la porte » désigne l'acteur chargé de sa mise en œuvre concrète —
ce qui, on l'a vu au mouvement précédent, ne coïncide pas nécessairement avec
celui qui en décide. « Qui la finance » oblige à nommer, sans détour, le payeur
final : le contribuable d'aujourd'hui, celui de demain via la dette, le
consommateur via un prix plus élevé, ou l'entreprise via une charge non
compensée. Ce livre aura l'occasion, dans les chapitres consacrés à la monnaie
et à la dette, de montrer combien cette question est souvent éludée : baisser
un prélèvement sans réduire d'autant la dépense publique qu'il finance ne fait
pas disparaître son coût, il le déplace — vers l'emprunt, donc vers le
contribuable futur, ou vers la création monétaire, donc vers l'ensemble des
détenteurs de la monnaie concernée. « Quelles conséquences ailleurs », enfin,
exige d'anticiper les effets indirects d'une mesure sur des acteurs qu'elle ne
visait pas directement — un soutien à un secteur qui pénalise, sans le vouloir,
un secteur concurrent ou complémentaire ; une norme nationale qui déplace une
activité vers un pays voisin plutôt que de la faire disparaître.
Ces coûts et ces conséquences ne se laissent pas tous mesurer de la même
façon, et ce livre retient, à cet égard, une règle simple. Un coût est
financier lorsqu'il peut être chiffré directement, en euros, dans un budget
identifiable — c'est le cas le plus simple, et paradoxalement le plus souvent
négligé dans le débat public au profit de l'objectif affiché de la mesure. Un
coût est non financier mais mesurable lorsqu'il peut être quantifié sans
recourir à une valeur monétaire directe— un délai administratif, un nombre
d'heures de conformité imposées à une entreprise, un volume d'émissions
déplacées plutôt que réduites. Un coût, enfin, doit être explicitement
identifié, sans prétendre le chiffrer artificiellement, lorsqu'il ne peut raisonnablement
être ni mesuré ni chiffré — l'érosion d'une confiance collective,
l'affaiblissement d'un savoir-faire industriel transmis sur plusieurs
générations, une perte de cohésion sociale. Prétendre chiffrer ce qui ne peut
l'être n'est pas plus rigoureux que de l'ignorer ; la rigueur consiste, ici, à
nommer ce qu'on ne sait pas mesurer plutôt qu'à le passer sous silence.
Ce chapitre s'achève donc là où il devait nous conduire, sur la règle qui
gouvernera l'ensemble de ce livre : ce qui relève de la cohérence économique
doit être démontré — qui fait, à quel étage, financé par qui, avec quelles
conséquences ailleurs. Ce qui relève du choix politique doit être présenté
comme tel — assumé, chiffré autant que possible, et non maquillé en nécessité
technique. Muni de cette double grille, horizontale et verticale, nous pouvons
maintenant quitter la méthode pour affronter la matière elle-même. Et cette
matière ne commencera ni par la dette, ni par la monnaie, ni par l'Europe —
malgré des penchants que le lecteur aura tôt fait de deviner. Elle commencera
par une question plus élémentaire encore, et trop souvent reléguée au second plan
: avant de distribuer, encore faut-il produire.
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