Trop de Fonctionnaires?
Sarah Knafo, dans son best seller Le Casse du Siècle, dénonce le nombre trop élevé de fonctionnaires en France. Mais comment savoir s'il y a un nombre optimal, et quel serait-il, et suivant quels critères?
Combien faudrait-il de fonctionnaires ? Ce qu’en disent les deux extrêmes
« Combien
faudrait-il de fonctionnaires ? » est une question que le débat public pose
sans cesse et résout rarement, faute de s'accorder d'abord sur ce qu'elle
mesure. Nous avons vu, à propos de l'impôt, qu'il était déjà difficile de
théoriser un taux optimal, même en retenant un critère aussi étroit que le
rendement fiscal — et que ce critère de rendement n'épuisait pas, loin s'en
faut, la question du bien-être. La question du nombre de fonctionnaires est
plus difficile encore, parce qu'elle dépend de nombreux paramètres et, plus
fondamentalement, du critère retenu : croissance, efficacité, bien-être, ou
simple résistance à la dérive bureaucratique. Pour l'aborder sans s'y perdre,
la méthode la plus sûre consiste à borner le problème par ses deux extrêmes —
un pays sans aucun fonctionnaire, un pays où tous le seraient — avant de
revenir vers une situation intermédiaire.
Zéro fonctionnaire : l'État sans les
fondations du marché
L'extrême
inférieur est, paradoxalement, le mieux documenté par la théorie économique.
Depuis l'article fondateur de Paul Samuelson en 1954, on sait qu'un petit
nombre de biens — la défense nationale, la justice, la police, la stabilité
monétaire, la protection des droits de propriété — présentent deux propriétés,
la non-exclusion et la non-rivalité, qui empêchent un marché pur de les
produire en quantité suffisante : chacun a intérêt à laisser son voisin en
payer le coût, et personne, en conséquence, ne les finance à leur juste niveau.
Ce sont précisément ces fonctions, dites régaliennes, que la littérature
institutionnaliste — les travaux de l'historien économique Douglass North,
prolongés par ceux de Daron Acemoglu et James Robinson — identifie comme la condition
préalable au fonctionnement même d'un marché : sans exécution fiable des
contrats, sans sécurité des droits de propriété, l'investissement privé se
raréfie de lui-même. Un pays à zéro fonctionnaire ne serait donc pas un pays
hyperlibéral et prospère ; ce serait un pays privé des fondations
institutionnelles qui rendent un marché possible.
Le cas le
plus souvent invoqué pour tester empiriquement cette intuition mérite d'être
manié avec précaution. L'économiste américain Peter Leeson a comparé, sur
dix-huit indicateurs, la Somalie de la dictature très prédatrice de Siad Barré
(1969-1991) à la Somalie sans État central qui a suivi son effondrement. La
plupart des indicateurs se sont améliorés après 1991 : l'espérance de vie est
passée de 46 à 48,5 ans, la mortalité infantile de 152 à 115 pour 1 000
naissances, le nombre de téléphones de 1,9 à 14,9 pour 1 000 habitants, la
pauvreté extrême de 60 % à 43 %. Deux indicateurs ont en revanche reculé :
l'alphabétisation des adultes et la scolarisation. Leeson lui-même prend soin
de limiter la portée de son résultat : « la corrélation établie ici ne peut pas
établir la causalité », écrit-il, rappelant que la diaspora, les transferts de
fonds et l'intervention de l'ONU ont aussi joué un rôle. Ce que montre vraiment
ce cas, c'est qu'un État très prédateur peut être pire que l'absence d'État —
pas que l'absence d'État l'emporterait sur un État minimal bien administré.
Cent
pour cent fonctionnaires : la planification sans prix
L'extrême
supérieur est, lui, nettement moins ambigu dans la littérature économique. Le
débat du calcul économique socialiste, ouvert par Ludwig von Mises en 1920 et
prolongé par Friedrich Hayek, établit un point simple mais radical : sans
propriété privée ni prix de marché, il n'existe plus aucun signal fiable du
coût d'opportunité réel des ressources. Un planificateur central, aussi bien
informé soit-il, ne peut savoir ce qu'il faut produire, en quelle quantité, ni
avec quelles techniques — faute des prix qui, dans une économie de marché,
condensent en un seul chiffre l'ensemble des arbitrages dispersés entre des
millions d'acteurs. L'économiste hongrois János Kornai a ajouté à cette
critique un second mécanisme, la « contrainte budgétaire molle » : une entreprise
publique qui ne risque jamais la faillite, parce que l'État la renfloue
systématiquement, perd la discipline de productivité qu'impose la sanction du
marché.
Les
économies qui s'en sont le plus rapprochées historiquement — l'URSS, la Chine
maoïste, l'ensemble du bloc de l'Est — n'ont pas eu besoin de la théorie pour
en vérifier les effets : toutes ont vu leur productivité relative décrocher sur
la durée, avant de se réformer en profondeur (la Chine à partir de 1978, le
Vietnam avec le Đổi Mới) ou de s'effondrer purement et simplement (l'URSS, en
1991). Cent pour cent de fonctionnaires ne serait donc pas non plus un optimum
: ce serait la suppression du signal qui permet à une économie de savoir ce
qu'elle doit produire.
Quel
critère, au juste ?
Les deux
extrêmes écartés, reste à choisir le critère qui définira l'intérieur de la
courbe — et c'est précisément là que, comme pour l'impôt, plusieurs réponses
légitimes coexistent sans se recouvrir. Un premier critère, celui de la
croissance, est porté par une famille de modèles apparentés : la « courbe
d'Armey », du nom de l'économiste américain Dick Armey, sa variante dite courbe
de Rahn, et surtout le modèle plus rigoureux de Robert Barro (1990), où la
dépense publique agit comme un intrant productif complémentaire au capital
privé — trop peu de dépense prive l'économie d'infrastructures et de règles
nécessaires, trop de dépense évince l'investissement privé par la fiscalité
qu'elle exige. La fourchette la plus souvent citée pour le niveau de dépense
publique qui maximiserait la croissance se situe entre 15 % et 25 % du PIB,
mais ce chiffre, popularisé par des cercles plutôt favorables à un État réduit,
reste disputé dans la littérature académique, où les estimations varient
sensiblement selon les pays et les périodes étudiées.
Ce critère
de croissance porte d'ailleurs, il faut le noter, sur la dépense publique
totale — pas sur le nombre de fonctionnaires. Un pays peut dépenser beaucoup
tout en employant peu d'agents publics, s'il fait produire ses services publics
par des prestataires privés sous financement public plutôt qu'en régie directe.
C'est très exactement la distinction que pose Qui doit faire quoi entre
décider, financer et exécuter une politique publique : la bonne question n'est
peut-être pas « combien de fonctionnaires », mais « quelles fonctions doivent
être produites en régie publique, et lesquelles peuvent être financées
publiquement sans l'être ». Un second critère, celui du bien-être, plus large
que la seule croissance, pourrait au contraire justifier un État plus étendu
que l'optimum de croissance, dès lors que certains biens publics — santé,
sécurité, cohésion sociale — ont une valeur que le PIB ne capture
qu'imparfaitement. Un troisième critère, enfin, celui de la rente
bureaucratique théorisé par William Niskanen en 1971, ne dit rien du bon niveau
: il explique seulement pourquoi, en l'absence de contre-pouvoir, un appareil
public — modélisé comme un ensemble d'agences maximisant leur propre budget
plutôt que le bien-être collectif — tend structurellement à croître au-delà de
l'optimum, quel qu'il soit.
Un dernier
élément complique encore la recherche d'un chiffre unique : l'optimum n'est
probablement pas stable dans le temps. L'économiste William Baumol a montré que
les services à forte intensité de main-d'œuvre — santé, éducation, action
sociale — gagnent structurellement moins en productivité que l'industrie ou la
technologie. À qualité de service constante, il faut donc mécaniquement
davantage d'agents pour produire la même chose, année après année,
indépendamment de toute question d'efficacité. Un objectif chiffré fixé une
fois pour toutes serait, par construction, mal posé.
Où se
situe la France ?
Les chiffres
méritent d'être regardés avant toute conclusion hâtive. La France comptait, fin
2020, 5,7 millions d'agents publics (dont 3,8 millions de fonctionnaires au
sens strict), soit environ 21 % de l'emploi total selon l'Insee et FIPECO — un
ordre de grandeur confirmé par l'OCDE et l'Organisation internationale du
travail, qui situent la part de l'emploi public français à 20,1 % en 2024.
C'est moins qu'en Norvège (32 %), au Danemark (30 %), en Suède (29 %) ou en
Finlande (25 %) — des pays pourtant considérés comme des références de qualité
de service public et de confiance institutionnelle —, et nettement plus qu'en
Allemagne (13 à 15 %) ou aux États-Unis (13 %). Ce classement complique
sérieusement toute affirmation simple sur la France : le ratio brut ne prédit
ni la qualité ni l'efficacité perçue des services publics, ce qui suggère que
ce qui compte n'est peut-être pas tant le nombre d'agents que la façon dont
leurs missions sont organisées entre les différents étages de décision.
L'empilement,
plutôt que le nombre
C'est très
exactement ce que Qui doit faire quoi met en évidence à travers
plusieurs cas concrets, sans jamais réduire le problème à un excès d'effectifs.
Le livre pose une règle simple : « décentraliser les responsabilités sans
accepter de décentraliser réellement la décision conduit moins à la subsidiarité
qu'à l'empilement » — c'est-à-dire transférer une compétence à un échelon sans
lui transférer, dans les mêmes proportions, les moyens et l'autonomie qui
devraient l'accompagner. On obtient alors le pire des deux mondes : un acteur
local tenu pour responsable devant ses citoyens sans disposer des leviers pour
agir, et un acteur central qui garde la main sur l'essentiel sans en répondre
publiquement. La loi de 2023 sur les zones d'accélération des énergies
renouvelables en offre une illustration presque expérimentale : moins de 10 %
des communes avaient transmis leurs propositions à l'échéance de fin 2023,
faute de portail cartographique fiable, de programmation nationale déjà
publiée, ou simplement d'ingénierie technique disponible dans les petites communes
— si bien que les zones désignées ont massivement privilégié le photovoltaïque
en toiture, peu conflictuel (environ 70 % des surfaces), au détriment de
l'éolien (moins de 2 %), pourtant souvent mieux placé sur le plan du seul
potentiel énergétique. Les déserts médicaux offrent un second exemple : environ
un Français sur dix vit dans une commune où l'accès à un médecin généraliste
est difficile, et près de 12 000 communes sont classées en zone d'intervention
prioritaire — sans qu'aucun acteur, de l'État qui régule les études de médecine
aux collectivités qui multiplient les incitations financières sans levier de
contrainte, ne porte seul la responsabilité de corriger ce déséquilibre.
Une
estimation officielle récente permet de donner un ordre de grandeur à ce
phénomène, avec toute la prudence qu'elle appelle elle-même. La France compte,
au 1er janvier 2026, 34 875 communes — davantage, à elle seule, que
l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie réunies —, réparties sur 96 départements et
13 régions en métropole, et regroupées en environ 1 250 intercommunalités à
fiscalité propre. Le rapport remis en mai 2024 par Boris Ravignon au
gouvernement chiffre à 7,5 milliards d'euros le coût de cet enchevêtrement
territorial, dont 6 milliards à la charge des collectivités elles-mêmes (4,8
milliards pour les communes, 696 millions pour les intercommunalités, 355
millions pour les départements, 117 millions pour les régions) et 1,5 milliard
pour l'État. Le rapport prend toutefois soin de nuancer son propre chiffre choc
: une partie de ces coûts, précise-t-il, ne sont pas des surcoûts à proprement
parler, la coordination entre échelons restant nécessaire ; et ses
recommandations ne préconisent d'ailleurs pas de supprimer un échelon, mais de
clarifier qui décide, qui finance et qui exécute à chaque niveau — exactement
le test que pose, de son côté, Qui doit faire quoi.
Une
question mal posée, une méthode qui reste
Il n'existe
donc pas de nombre ni de pourcentage de fonctionnaires qui s'imposerait
indépendamment du critère choisi — pas plus qu'il n'existait un taux d'impôt
unique indépendant du critère de rendement, de croissance ou de consentement.
Les deux extrêmes montrent seulement, sans ambiguïté, que la question a une
forme : en dessous d'un certain seuil, l'absence d'État prive le marché de ses
propres fondations ; au-dessus d'un certain seuil, l'absence de marché prive
l'État du signal qui lui permettrait de savoir ce qu'il doit produire. Entre
les deux, le nombre importe sans doute moins que l'organisation : une France à
21 % d'emploi public n'est ni structurellement sous-administrée ni
structurellement sur-administrée au regard de ses voisins européens ; elle est
en revanche, et de façon documentée, structurellement empilée. Réduire ce
nombre sans corriger l'empilement risquerait de retirer des moyens sans
clarifier les responsabilités ; clarifier l'empilement, à l'inverse, pourrait
libérer des marges sans qu'aucun objectif chiffré n'ait eu besoin d'être fixé à
l'avance.
Sources : Paul Samuelson, « The Pure Theory of Public
Expenditure », Review of Economics and Statistics, 1954 ; Daron Acemoglu et
James Robinson, Why Nations Fail ; Peter Leeson, « Better Off Stateless:
Somalia Before and After Government Collapse », Journal of Comparative
Economics, 2007 ; Ludwig von Mises, « Die Wirtschaftsrechnung im
sozialistischen Gemeinwesen », 1920 ; János Kornai, sur la contrainte
budgétaire molle ; Dick Armey (courbe d'Armey) et Richard Rahn (courbe de Rahn)
; Robert Barro, « Government Spending in a Simple Model of Endogenous Growth »,
Journal of Political Economy, 1990 ; William Niskanen, Bureaucracy and
Representative Government, 1971 ; William Baumol, sur la maladie des coûts ;
Insee, « L'emploi dans la fonction publique en 2023 » ; FIPECO, « L'emploi
public » ; OCDE / Organisation internationale du travail, données d'emploi
public comparées ; rapport de Boris Ravignon au gouvernement, mai 2024, sur le
coût du millefeuille administratif ; Insee, décompte des communes au 1er janvier
2026 ; Bruno Lemaire, Qui doit faire quoi.
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