Dettes publiques et OAT. Comment cela fonctionne

Cette note, qui se veut 'didactique', complète le billet résumant les notes prises lors d'un entretien réalisé le 8 octobre dans les locaux de TVLibertés à propos de l'un de mes derniers essais: "Quelle Monnaie Pour la France"

Le financement annuel de l'État par la dette : mécanique, taux et bilan

Hypothèses. Nous allons supposer ici que l'État ait besoin d’emprunter 120 milliards sur l’année, en faisant appel aux marchés financiers. Pour cela il va devoir ‘lever’ 120 milliards d'euros, en considérant que cela se fera par tranches mensuelles de 10 milliards. Pour des raisons de simplicité de calcul, nous avons choisi le montant de 120 milliards, plutôt que les 150 ou 160 milliards correspondant aux besoins minimaux de la France en septembre 2026, ainsi qu'un taux moyen de 3,5 % plutôt que les quasi 5 % atteints maintenant.

Cette note se décompose en trois parties principales. Nous allons d'abord étudier le programme d'émission mensuel et la pluralité des taux qui en résulte éventuellement ; puis le mécanisme d'une tranche particulière à vingt ans, ses détenteurs, et sa sensibilité au taux de marché ; enfin, ce qui se passe réellement « au bout de vingt ans » — non pas un remboursement sur ressources propres, mais un refinancement, c'est-à-dire une nouvelle émission destinée à payer l'ancienne, avec les conséquences que cela implique pour les trois bilans en présence : celui de l'État, celui du Crédit Agricole, et celui de la Banque de France. Nous ajouterons une dernière partie, la partie 4, en précisant ce que le traité de Maastricht a réellement signifié en ce qui concerne les possibilités de financement d’un état de l’U.E.

Partie 1 — Un besoin annuel, douze émissions, douze taux

Chaque tranche mensuelle de 10 milliards d'euros est adjugée séparément par l'Agence France Trésor, à son propre taux de marché du moment. Il n'existe donc pas « un » taux de l'année, mais douze taux distincts, chacun définitivement figé pour la durée de vie de son emprunt. Le tableau suivant illustre un scénario plausible, avec des taux oscillant entre 3,20 % et 3,70 % au fil de l'année, pour une moyenne pondérée de 3,5 % — le taux simplifié retenu pour cette note :

Mois

Montant (Md€)

Taux adjugé

Charge d'intérêt annuelle de la tranche

Janvier

10

3,20 %

320 M€

Février

10

3,30 %

330 M€

Mars

10

3,40 %

340 M€

Avril

10

3,45 %

345 M€

Mai

10

3,55 %

355 M€

Juin

10

3,60 %

360 M€

Juillet

10

3,65 %

365 M€

Août

10

3,70 %

370 M€

Septembre

10

3,65 %

365 M€

Octobre

10

3,55 %

355 M€

Novembre

10

3,45 %

345 M€

Décembre

10

3,50 %

350 M€

Total / moyenne pondérée

120

3,50 %

4,20 Md€

Tableau 1 — Programme d'émission mensuel illustratif (120 Md€ sur l'année). Le taux moyen pondéré de l'année ressort à 3,50 %, pour une charge d'intérêt annuelle totale d'environ 4,20 Md€ sur ce seul millésime d'émissions.

Partie 2 — Zoom sur une tranche à vingt ans : émission, détenteurs, prix

Prenons l'une de ces tranches : une OAT à 20 ans, 10 milliards d'euros, coupon fixé à 4 % lors de l'adjudication. Comme pour toute adjudication française, les Spécialistes en Valeurs du Trésor (SVT) — dont le Crédit Agricole — soumissionnent, l'AFT retient les offres les mieux rémunérées pour elle jusqu'au montant recherché, et le règlement intervient deux jours ouvrés plus tard. Dans notre exemple, le Crédit Agricole conserve 2 milliards d'euros de cette tranche à son bilan, la Banque de France en acquiert 3 milliards sur le marché secondaire dans le cadre d'un programme d'achat d'actifs, et les 5 milliards restants sont diffusés auprès d'autres investisseurs (assureurs, fonds, investisseurs étrangers).

Cette mention de « marché secondaire » appelle une précision, car la distinction n'est pas de pure forme. Le marché primaire est celui de l'émission elle-même : c'est là que le Trésor, par l'intermédiaire de l'AFT, vend le titre pour la première fois, exclusivement aux SVT qui ont seuls accès aux adjudications. Le marché secondaire est celui de la revente : une fois le titre émis et détenu, il peut changer de mains autant de fois que ses détenteurs successifs le souhaitent, entre investisseurs, sans que l'État soit partie à ces transactions ni n'en perçoive le produit. Un « programme d'achat d'actifs » désigne les achats massifs de titres, par une banque centrale, menés précisément sur ce marché secondaire — ici, la Banque de France rachète à des détenteurs déjà en place (une banque, un assureur, un fonds) une partie de leurs obligations d'État, en créant à cet effet de la monnaie banque centrale (des réserves).

Cette frontière entre primaire et secondaire n'est pas qu'une curiosité technique : elle est, précisément, ce qui permet à la Banque de France d'acheter de la dette publique sans enfreindre l'interdit posé par la loi du 3 janvier 1973 sur la Banque de France, dont l'article 25 proscrit toute avance ou tout crédit direct de l'institut d'émission au Trésor — interdiction reprise et renforcée depuis par le traité de Maastricht (article 123 du TFUE), qui l'étend à l'ensemble de l'Eurosystème. En n'achetant jamais directement aux adjudications, mais seulement à des tiers déjà détenteurs, la Banque de France respecte la lettre du texte. Nombre d'économistes font toutefois observer qu'elle en contourne, de fait, une partie de l'esprit : en absorbant une masse de titres déjà émis, elle libère d'autant la capacité des investisseurs privés à souscrire aux émissions nouvelles, et pèse sur les taux de marché auxquels celles-ci se placent — un canal de financement indirect du Trésor, même si aucune transaction ne relie jamais, au sens strict, la Banque de France au Trésor lui-même. C'est un débat réel, sur lequel les avis divergent quant à son ampleur et à ses conséquences ; il n'en reste pas moins utile de garder à l'esprit cette tension, au moment d'interpréter ce que signifie, pour la Banque de France, le fait de détenir 3 milliards d'euros de cette tranche.

Tant que ce titre n'est pas arrivé à échéance, son prix de marché varie en sens inverse du taux : avec un coupon fixe de 4 %, il se négocie au-dessus du pair si le taux de marché à 20 ans descend à 2 % (prix ≈ 132,7 pour 100 de nominal), et au-dessous du pair s'il remonte à 6 % (prix ≈ 77,1). Cette sensibilité ne change rien aux flux contractuels — le coupon de 4 % et le remboursement de 100 restent dus quoi qu'il arrive — mais elle peut affecter la valorisation comptable d'un détenteur, selon la catégorie IFRS 9 sous laquelle il classe le titre (coût amorti : aucun effet ; juste valeur par capitaux propres : effet visible sur les fonds propres et le ratio de solvabilité CET1 ; trading : effet visible directement en résultat).

Partie 3 — Au bout de vingt ans : le vrai mécanisme, celui du refinancement

Au terme des vingt ans, l'État ne rembourse pas cette tranche sur un excédent budgétaire : il émet une dette nouvelle pour payer l'ancienne. C'est l'opération, banale et quotidienne pour l'AFT, que l'on appelle le « roulement » de la dette. La question pertinente n'est donc pas « que vaut le titre entre-temps », mais « à quel taux l'État refinance-t-il cette tranche arrivée à échéance, et quelles en sont les conséquences pour chacun des trois bilans ». C'est ici que le niveau du taux de marché — 2 % ou 6 % — au moment précis de l'échéance redevient décisif, mais pas de la même façon pour les trois acteurs.

L'État : un remboursement neutre, un refinancement qui ne l'est pas

Le principal est toujours remboursé au pair — 100 pour 100 de nominal — quel que soit le taux de marché ce jour-là ; sur ce point, le bilan de l'État est insensible au scénario. Ce qui varie, en revanche, c'est le coût de la dette nouvelle émise pour financer ce remboursement : à 2 %, le nouveau coupon avoisine 2 %, soit une charge d'intérêt annuelle d'environ 0,2 milliard d'euros sur cette seule tranche ; à 6 %, le nouveau coupon avoisine 6 %, soit environ 0,6 milliard d'euros par an — un écart de 0,4 milliard d'euros par an*. L'effet n'est donc pas une perte en capital, mais un effet de flux, qui se répercute sur la charge budgétaire future. Et comme la maturité moyenne de la dette française avoisine huit ans, ce mécanisme ne joue pas d'un coup sur l'ensemble du stock : il joue tranche par tranche, à mesure que les émissions anciennes à faible coupon sont progressivement remplacées par des émissions nouvelles, moins coûteuses ou plus coûteuses selon l'environnement de taux du moment.

Le Crédit Agricole : remboursé au pair, mais pas indifférent au contexte

À l'échéance, la banque est simplement remboursée au pair : elle récupère ses 2 milliards d'euros en numéraire, que le marché soit à 2 % ou à 6 % — aucun gain ni perte ne se matérialise, à la différence du scénario de valorisation en cours de vie examiné en Partie 2. La question qui compte devient alors : que fait-elle de ce capital remboursé ? Si elle le replace dans la nouvelle émission de l'État, ou dans un titre comparable à vingt ans, elle obtient 2 % ou 6 % selon le scénario. Et c'est là le point presque paradoxal : du point de vue du réinvestissement, le scénario à 6 % devient favorable pour le Crédit Agricole (le capital remboursé se replace à un rendement plus élevé), tandis que le scénario à 2 % devient défavorable (rendement de remplacement plus faible) — exactement l'inverse de ce qui aurait été vrai pour un détenteur contraint de valoriser son titre en cours de vie. C'est une illustration concrète de ce que la finance appelle le « risque de réinvestissement », distinct du risque de valorisation.

Le rôle du statut de SVT : la Banque de France comme filet de sécurité

Le Crédit Agricole n'est pas un détenteur d'obligations d'État comme un autre : en tant que Spécialiste en Valeurs du Trésor (SVT), il s'engage à participer à chaque adjudication et à assurer la liquidité du marché secondaire. En contrepartie, il bénéficie d'un accès privilégié aux opérations de refinancement de l'Eurosystème auprès de la Banque de France — un levier qu'il peut mobiliser, si nécessaire, aussi bien pour améliorer sa position de liquidité que sa position de rentabilité.

Sur le plan de la liquidité, le Crédit Agricole peut mettre en pension (« repo ») tout ou partie de ses titres d'État auprès de la Banque de France : il reçoit du cash immédiatement, contre la mise en garantie de ces titres, sans avoir à les vendre sur le marché. L'opération est un prêt garanti, pas une cession : elle ne déclenche ni décomptabilisation ni effet sur le résultat, et permet d'éviter un impact de marché ou la cristallisation d'une moins-value comptable — un outil particulièrement utile si l'échéance survient alors que les conditions de marché sont tendues, comme dans le scénario à 6 %.

Sur le plan de la rentabilité, ce même accès permet au Crédit Agricole de pratiquer un « portage » (carry) : se refinancer à court terme auprès de la Banque de France, au taux directeur en vigueur, pour financer la détention d'un titre d'État dont le rendement est supérieur — et empocher l'écart. Si la courbe des taux reste pentue (le taux long restant sensiblement supérieur au taux court de la Banque de France) au moment de l'échéance, le scénario à 6 % peut même rendre ce portage plus attractif, et non moins, qu'un scénario à 2 % où la rémunération absolue, mais aussi l'écart de taux disponible, peuvent être plus étroits. Ce levier n'est cependant pas gratuit ni sans risque : les opérations de refinancement de l'Eurosystème restent des prêts garantis, à un taux publié, avec décote (« haircut ») sur la valeur du collatéral, et un financement à court terme adossé à un actif long expose la banque à un risque de refinancement si les conditions d'accès ou les décotes venaient à se durcir. Mais le point institutionnel demeure : être SVT donne au Crédit Agricole un levier de liquidité et de rentabilité qu'un investisseur ordinaire, non adossé à la Banque de France, ne possède pas — et toute description fidèle de « ce qui se passe pour le bilan du Crédit Agricole » doit en tenir compte.

La Banque de France : un bilan protégé, une marge nette qui ne l'est pas automatiquement

Même mécanique de remboursement au pair pour les 3 milliards détenus par la Banque de France : aucun gain ni perte bilancielle ne se matérialise à l'échéance, le titre étant de surcroît comptabilisé au coût amorti. Deux cas se présentent ensuite. Si la Banque de France applique une politique de resserment quantitatif (ne pas réinvestir les titres arrivés à échéance), elle laisse simplement son bilan se contracter : 3 milliards d'euros de titres en moins à l'actif, 3 milliards de réserves bancaires en moins au passif — une contraction symétrique, sans sensibilité particulière au niveau de taux ce jour-là, puisqu'elle n'achète rien de nouveau. Si elle réinvestit, en revanche, pour maintenir la taille de son bilan, elle achète un titre neuf au rendement du marché du moment, financé par la création de réserves rémunérées au taux de la facilité de dépôt. Mais ici, l'effet « 2 % défavorable / 6 % favorable » n'est pas automatique comme pour l'État : le rendement des obligations longues et le taux directeur court de la Banque centrale évoluent le plus souvent dans le même sens au fil du cycle, si bien que la marge nette dépend de la pente de la courbe des taux à ce moment précis, et non du seul niveau absolu de 2 % ou 6 %. Le précédent réel de 2022-2023, où la Banque de France a cessé de reverser des bénéfices à l'État, ne provenait d'ailleurs pas de ce mécanisme de réinvestissement synchrone, mais d'un décalage de millésime : un portefeuille ancien, acheté des années plus tôt à des rendements proches de zéro, s'est retrouvé financé par un coût de la ressource (la rémunération des réserves) brutalement remonté après le resserrement monétaire de la BCE — un problème de stock ancien face à un coût nouveau, différent du mécanisme de réinvestissement au même instant décrit ici.

Tableau récapitulatif des effets, par acteur

Acteur

Effet bilanciel au remboursement

Effet de flux / résultat

Marge de manœuvre

L'État

Aucun effet : la dette est remboursée au pair (100), puis immédiatement recréée au pair par la nouvelle émission.

Effet réel et direct : charge d'intérêt annuelle de la tranche refinancée — 0,2 Md€/an à 2 %, contre 0,6 Md€/an à 6 % (sur 10 Md€).

Aucune prise sur le niveau des taux de marché ; seulement sur le calendrier et la maturité des émissions futures.

Crédit Agricole

Aucun effet au remboursement : le capital prêté est restitué au pair, quel que soit le taux du jour.

Effet de réinvestissement, à contre-sens de l'intuition de marché : rendement de replacement défavorable à 2 %, favorable à 6 %.

En tant que SVT : accès privilégié au refinancement de la Banque de France (repo) pour piloter liquidité et portage (voir ci-dessous).

Banque de France

Aucun effet mécanique au remboursement (titre détenu au coût amorti) ; évolution ultérieure du bilan selon la politique de réinvestissement (resserrement quantitatif ou non).

Marge nette d'intérêt dépendant de l'écart entre le rendement du nouveau placement et le taux de rémunération des réserves — donc de la pente de la courbe à ce moment-là, pas du niveau absolu des taux.

Contrepartie de dernier ressort des opérations de refinancement des SVT ; sa propre rentabilité dépend du millésime de son portefeuille, pas seulement du scénario 2 %/6 %.

Tableau 2 — Synthèse des effets du roulement de la tranche à vingt ans, selon que le taux de marché est de 2 % ou de 6 % à l'échéance.

Graphique : sensibilité prix/taux du titre à vingt ans

Le graphique suivant illustre, pour mémoire, la relation entre le taux de marché et le prix de l'obligation à vingt ans, coupon 4 %, pendant sa vie — la convexité de la courbe montrant qu'une baisse de taux relève le prix davantage qu'une hausse symétrique ne l'abaisse. Cette sensibilité ne concerne pas, on l'a vu, le remboursement final (toujours au pair), mais la valorisation comptable d'un détenteur astreint à la juste valeur, ou la logique de marché à l'œuvre lors d'un refinancement anticipé.

Graphique 1 — Prix de l'obligation à 20 ans (coupon 4 %) en fonction du taux de marché. Aux points 2 % et 6 % : prix ≈ 132,7 et ≈ 77,1 respectivement.

Conclusion

Le roulement d'une tranche de dette à son échéance distingue nettement deux plans. Sur le plan bilanciel, l'opération est, pour l'essentiel, neutre pour les trois acteurs : chacun est remboursé, ou rembourse, au pair, quel que soit le taux de marché du jour. Sur le plan des flux futurs, en revanche, le niveau de ce taux a des effets réels et contrastés : coût certain et direct pour l'État qui doit refinancer sa dette ; effet de réinvestissement, à contre-sens de l'intuition commune, pour le Crédit Agricole ; effet de marge nette, conditionné à la pente de la courbe plutôt qu'à son niveau, pour la Banque de France. Le statut de Spécialiste en Valeurs du Trésor ajoute une dimension supplémentaire, propre aux banques comme le Crédit Agricole : la possibilité de mobiliser la Banque de France, via des opérations de refinancement garanties, pour piloter à la fois sa liquidité et sa rentabilité — un levier qui n'existe pas pour un détenteur d'obligations d'État ordinaire.

Partie 4 — Ce que Maastricht a vraiment changé

Rappelons d'abord ce qui a déjà été établi en Partie 2 : la loi du 3 janvier 1973 sur la Banque de France n'a pas créé le financement de l'État par les marchés — son article 25 se bornait à proscrire l'avance directe du Trésor par l'institut d'émission, un canal parmi d'autres. Le vrai basculement vers un financement intégralement assis sur le marché se produit à partir de 1984, sous l'influence des idées monétaristes et de la libéralisation financière : création du marché des titres de créances négociables, décloisonnement des marchés de capitaux, puis naissance des OAT en 1985. Quant à l'interdiction stricte, pour une banque centrale, de financer un État, elle ne date que du traité de Maastricht, en 1992, transposée en droit français en 1993, et consolidée depuis par le traité de Lisbonne (article 123 du TFUE) — soit près de vingt ans après la loi qu'on incrimine le plus souvent à tort.

Si le mécanisme de financement par le marché préexistait de dix ans à Maastricht, qu'a donc changé le traité ? Pas le mécanisme lui-même, mais son statut juridique. Avant 1992, le recours exclusif au marché restait un choix de politique économique, réversible par une loi française ordinaire : rien n'empêchait, en droit, un gouvernement ultérieur de revenir sur la loi de 1973 et de retrouver une forme de financement par la Banque de France, tant que la France conservait sa pleine souveraineté monétaire. Après Maastricht, puis l'entrée dans l'euro en 1999, cette option disparaît : ce n'est plus un choix national révisable, c'est un verrou supranational, hors de portée d'une majorité parlementaire française. Le traité n'a donc pas inventé la dépendance de l'État aux marchés financiers ; il l'a rendue irréversible, et a donné par construction aux marchés le statut de seule source de financement possible — un renforcement de leur poids structurel, non de leur rôle initial.

Un verrou qui n'a pas produit la discipline attendue

L'intention, derrière cette architecture, était claire : à défaut de pouvoir recourir à la création monétaire, un État dépensier serait discipliné soit par les règles chiffrées du traité (déficit sous 3 % du PIB, dette sous 60 %), soit, à défaut, par la sanction des marchés eux-mêmes — une prime de risque croissante à mesure que la trajectoire budgétaire se dégraderait. Les chiffres montrent que ni l'un ni l'autre n'a vraiment fonctionné pour la France. La dette publique française, proche de 35 % du PIB au moment de la signature du traité, atteint 115,6 % en 2025 ; le déficit public, qui devait converger vers 3 %, ressort à 5,8 % en 2024 puis 5,1 % en 2025 — la France n'étant repassée sous la barre des 3 % qu'une seule fois en quinze ans, en 2018 (2,6 %), avant que la crise du Covid ne l'y ramène durablement au-dessus.

Pourquoi la règle chiffrée n'a pas mordu

La discipline par la règle numérique a buté, dès l'origine, sur la solidarité politique entre grands États. En novembre 2003, le Conseil Ecofin a suspendu, contre l'avis de la Commission européenne, la procédure pour déficit excessif engagée contre la France et l'Allemagne, pourtant toutes deux au-dessus de 3 % — les deux pays qui avaient eux-mêmes porté ces règles s'en sont trouvés exemptés. L'épisode a débouché, en mars 2005, sur une réforme du Pacte de stabilité et de croissance qui en a assoupli l'application, au nom d'une plus grande prise en compte du cycle économique et des réformes structurelles engagées. Une règle que ses principaux garants s'autorisent à ne pas s'appliquer à eux-mêmes perd, de fait, une large part de sa force contraignante pour l'avenir.

Pourquoi la sanction par les marchés n'a pas mordu non plus

Le second mécanisme attendu — la discipline par les taux — n'a guère mieux fonctionné, mais pour une raison presque inverse. Jusqu'à la crise des dettes souveraines de 2010-2012, les investisseurs ont longtemps traité la dette des différents États membres de la zone euro comme des actifs quasi interchangeables, avec des écarts de taux (spreads) proches de zéro entre la France, l'Italie ou la Grèce : le signal de prix que le traité comptait sur les marchés pour produire était, de fait, inopérant. Une fois la crise passée et les spreads réapparus, les interventions successives de la Banque centrale européenne — les opérations monétaires sur titres (OMT) annoncées en 2012, le programme d'achat d'actifs engagé à partir de 2015, puis le PEPP en 2020 — ont de nouveau comprimé les taux souverains. Aucune de ces interventions n'enfreint, à proprement parler, l'article 123 du TFUE, puisqu'il s'agit d'achats sur le marché secondaire ; mais chacune amortit, dans les faits, le signal de risque que les marchés étaient censés faire porter sur les finances publiques des États les plus endettés.

En somme : Maastricht, puis Lisbonne, n'ont pas créé la dépendance de l'État français aux marchés financiers — elle était déjà pleinement en place depuis le milieu des années 1980. Ils l'ont rendue irréversible, en lui donnant un statut de droit supranational plutôt que de simple choix de politique économique, et ont, ce faisant, accru le poids structurel des marchés comme unique source de financement disponible. Ce renforcement institutionnel ne s'est en revanche traduit par aucune discipline budgétaire effective : les deux mécanismes censés l'accompagner — la règle chiffrée et la sanction par les taux — ont chacun, pour des raisons distinctes, été neutralisés : le premier par la solidarité politique entre grands États membres, le second par l'action même de la banque centrale qui était censée s'en tenir à l'écart.

Données : Insee, comptes nationaux des administrations publiques, année 2025 (déficit et dette publics, 2024-2025) ; réforme du Pacte de stabilité et de croissance approuvée par le Conseil européen des 22-23 mars 2005, faisant suite à la suspension de la procédure pour déficit excessif contre la France et l'Allemagne en novembre 2003.

 

Note méthodologique : les mécanismes d'adjudication, de détention et de refinancement décrits ici correspondent aux pratiques documentées par l'Agence France Trésor (AFT), la Banque de France et l'Eurosystème relatives au statut de Spécialiste en Valeurs du Trésor (SVT) et aux opérations de politique monétaire (opérations principales de refinancement, facilité de dépôt, programmes d'achat d'actifs). Les chiffres mensuels de taux (Partie 1) sont une illustration pédagogique et non une prévision ; les prix obligataires (Parties 2 et 3) sont calculés exactement selon la formule actuarielle standard.

* Remarque — nominal et réel

Le mécanisme décrit en Partie 3 (sensibilité du coût de refinancement au taux nominal) est distinct de l'érosion du nominal par l'inflation : même sans variation de prix, même remboursé pile au nominal à l'échéance, un coupon fixe perd du pouvoir d'achat dès lors que l'inflation est positive. La relation de Fisher permet d'approcher le rendement réel : taux nominal ≈ taux réel + inflation anticipée. Avec un coupon de 3,5 % et une inflation de 2,5 %, le rendement réel n'est que d'environ 1 % (précisément (1,035 / 1,025) − 1 ≈ 0,98 %). Si l'inflation réalisée correspond à l'inflation anticipée lors de l'émission, cette équivalence ne produit aucune redistribution surprise ; mais si l'inflation réalisée dépasse l'inflation anticipée, le rendement réel du prêteur se dégrade après coup, et l'État, qui rembourse un nominal fixe désormais allégé en termes réels, en profite — le mécanisme classique par lequel plusieurs États fortement endettés ont, historiquement, allégé leur dette par l'inflation plutôt que par l'impôt. L'État émet d'ailleurs, à côté des OAT classiques décrites ici, des obligations indexées sur l'inflation (OATi, OAT€i), conçues précisément pour neutraliser ce risque pour l'investisseur, au prix d'un rendement facial plus faible. L'écart de 0,4 Md€/an entre les scénarios à 2 % et 6 % doit donc se lire en tenant compte de l'inflation propre à chaque scénario : un taux nominal plus élevé accompagné d'une inflation plus forte peut représenter, en termes réels, un fardeau comparable — voire plus léger — qu'un taux nominal plus bas avec une inflation nulle, et change dans la même mesure l'attractivité de chaque scénario pour un SVT raisonnant en rendement réel.

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