Dettes publiques et OAT. Comment cela fonctionne
Cette note, qui se veut 'didactique', complète le billet résumant les notes prises lors d'un entretien réalisé le 8 octobre dans les locaux de TVLibertés à propos de l'un de mes derniers essais: "Quelle Monnaie Pour la France"
Le financement annuel de l'État par la dette : mécanique, taux et bilan
Hypothèses. Nous allons supposer ici que l'État ait
besoin d’emprunter 120 milliards sur l’année, en faisant appel aux marchés
financiers. Pour cela il va devoir ‘lever’ 120 milliards d'euros, en
considérant que cela se fera par tranches mensuelles de 10 milliards. Pour des
raisons de simplicité de calcul, nous avons choisi le montant de 120 milliards,
plutôt que les 150 ou 160 milliards correspondant aux besoins minimaux de la
France en septembre 2026, ainsi qu'un taux moyen de 3,5 % plutôt que les quasi
5 % atteints maintenant.
Cette note se décompose en trois parties principales.
Nous allons d'abord étudier le programme d'émission mensuel et la pluralité des
taux qui en résulte éventuellement ; puis le mécanisme d'une tranche
particulière à vingt ans, ses détenteurs, et sa sensibilité au taux de marché ;
enfin, ce qui se passe réellement « au bout de vingt ans » — non pas un
remboursement sur ressources propres, mais un refinancement, c'est-à-dire une
nouvelle émission destinée à payer l'ancienne, avec les conséquences que cela
implique pour les trois bilans en présence : celui de l'État, celui du Crédit
Agricole, et celui de la Banque de France. Nous ajouterons une dernière partie,
la partie 4, en précisant ce que le traité de Maastricht a réellement signifié
en ce qui concerne les possibilités de financement d’un état de l’U.E.
Partie 1 — Un besoin
annuel, douze émissions, douze taux
Chaque tranche mensuelle de 10 milliards d'euros est
adjugée séparément par l'Agence France Trésor, à son propre taux de marché du
moment. Il n'existe donc pas « un » taux de l'année, mais douze taux distincts,
chacun définitivement figé pour la durée de vie de son emprunt. Le tableau
suivant illustre un scénario plausible, avec des taux oscillant entre 3,20 % et
3,70 % au fil de l'année, pour une moyenne pondérée de 3,5 % — le taux
simplifié retenu pour cette note :
|
Mois |
Montant
(Md€) |
Taux adjugé |
Charge
d'intérêt annuelle de la tranche |
|
Janvier |
10 |
3,20 % |
320 M€ |
|
Février |
10 |
3,30 % |
330 M€ |
|
Mars |
10 |
3,40 % |
340 M€ |
|
Avril |
10 |
3,45 % |
345 M€ |
|
Mai |
10 |
3,55 % |
355 M€ |
|
Juin |
10 |
3,60 % |
360 M€ |
|
Juillet |
10 |
3,65 % |
365 M€ |
|
Août |
10 |
3,70 % |
370 M€ |
|
Septembre |
10 |
3,65 % |
365 M€ |
|
Octobre |
10 |
3,55 % |
355 M€ |
|
Novembre |
10 |
3,45 % |
345 M€ |
|
Décembre |
10 |
3,50 % |
350 M€ |
|
Total / moyenne pondérée |
120 |
3,50 % |
4,20 Md€ |
Tableau 1 — Programme d'émission mensuel
illustratif (120 Md€ sur l'année). Le taux moyen pondéré de l'année ressort à
3,50 %, pour une charge d'intérêt annuelle totale d'environ 4,20 Md€ sur ce
seul millésime d'émissions.
Partie 2 — Zoom sur une
tranche à vingt ans : émission, détenteurs, prix
Prenons l'une de ces tranches : une OAT à 20 ans, 10
milliards d'euros, coupon fixé à 4 % lors de l'adjudication. Comme pour toute
adjudication française, les Spécialistes en Valeurs du Trésor (SVT) — dont le
Crédit Agricole — soumissionnent, l'AFT retient les offres les mieux rémunérées
pour elle jusqu'au montant recherché, et le règlement intervient deux jours
ouvrés plus tard. Dans notre exemple, le Crédit Agricole conserve 2 milliards
d'euros de cette tranche à son bilan, la Banque de France en acquiert 3
milliards sur le marché secondaire dans le cadre d'un programme d'achat
d'actifs, et les 5 milliards restants sont diffusés auprès d'autres
investisseurs (assureurs, fonds, investisseurs étrangers).
Cette mention de « marché secondaire » appelle une
précision, car la distinction n'est pas de pure forme. Le marché primaire est
celui de l'émission elle-même : c'est là que le Trésor, par l'intermédiaire de
l'AFT, vend le titre pour la première fois, exclusivement aux SVT qui ont seuls
accès aux adjudications. Le marché secondaire est celui de la revente : une
fois le titre émis et détenu, il peut changer de mains autant de fois que ses
détenteurs successifs le souhaitent, entre investisseurs, sans que l'État soit
partie à ces transactions ni n'en perçoive le produit. Un « programme d'achat
d'actifs » désigne les achats massifs de titres, par une banque centrale, menés
précisément sur ce marché secondaire — ici, la Banque de France rachète à des
détenteurs déjà en place (une banque, un assureur, un fonds) une partie de
leurs obligations d'État, en créant à cet effet de la monnaie banque centrale
(des réserves).
Cette frontière entre primaire et secondaire n'est pas
qu'une curiosité technique : elle est, précisément, ce qui permet à la Banque
de France d'acheter de la dette publique sans enfreindre l'interdit posé par la
loi du 3 janvier 1973 sur la Banque de France, dont l'article 25 proscrit toute
avance ou tout crédit direct de l'institut d'émission au Trésor — interdiction
reprise et renforcée depuis par le traité de Maastricht (article 123 du TFUE),
qui l'étend à l'ensemble de l'Eurosystème. En n'achetant jamais directement aux
adjudications, mais seulement à des tiers déjà détenteurs, la Banque de France
respecte la lettre du texte. Nombre d'économistes font toutefois observer
qu'elle en contourne, de fait, une partie de l'esprit : en absorbant une masse
de titres déjà émis, elle libère d'autant la capacité des investisseurs privés
à souscrire aux émissions nouvelles, et pèse sur les taux de marché auxquels
celles-ci se placent — un canal de financement indirect du Trésor, même si
aucune transaction ne relie jamais, au sens strict, la Banque de France au
Trésor lui-même. C'est un débat réel, sur lequel les avis divergent quant à son
ampleur et à ses conséquences ; il n'en reste pas moins utile de garder à
l'esprit cette tension, au moment d'interpréter ce que signifie, pour la Banque
de France, le fait de détenir 3 milliards d'euros de cette tranche.
Tant que ce titre n'est pas arrivé à échéance, son
prix de marché varie en sens inverse du taux : avec un coupon fixe de 4 %, il
se négocie au-dessus du pair si le taux de marché à 20 ans descend à 2 % (prix
≈ 132,7 pour 100 de nominal), et au-dessous du pair s'il remonte à 6 % (prix ≈
77,1). Cette sensibilité ne change rien aux flux contractuels — le coupon de 4
% et le remboursement de 100 restent dus quoi qu'il arrive — mais elle peut
affecter la valorisation comptable d'un détenteur, selon la catégorie IFRS 9
sous laquelle il classe le titre (coût amorti : aucun effet ; juste valeur par
capitaux propres : effet visible sur les fonds propres et le ratio de
solvabilité CET1 ; trading : effet visible directement en résultat).
Partie 3 — Au bout de
vingt ans : le vrai mécanisme, celui du refinancement
Au terme des vingt ans, l'État ne rembourse pas cette
tranche sur un excédent budgétaire : il émet une dette nouvelle pour payer
l'ancienne. C'est l'opération, banale et quotidienne pour l'AFT, que l'on
appelle le « roulement » de la dette. La question pertinente n'est donc pas «
que vaut le titre entre-temps », mais « à quel taux l'État refinance-t-il cette
tranche arrivée à échéance, et quelles en sont les conséquences pour chacun des
trois bilans ». C'est ici que le niveau du taux de marché — 2 % ou 6 % — au
moment précis de l'échéance redevient décisif, mais pas de la même façon pour
les trois acteurs.
L'État : un
remboursement neutre, un refinancement qui ne l'est pas
Le principal est toujours remboursé au pair — 100 pour
100 de nominal — quel que soit le taux de marché ce jour-là ; sur ce point, le
bilan de l'État est insensible au scénario. Ce qui varie, en revanche, c'est le
coût de la dette nouvelle émise pour financer ce remboursement : à 2 %, le
nouveau coupon avoisine 2 %, soit une charge d'intérêt annuelle d'environ 0,2
milliard d'euros sur cette seule tranche ; à 6 %, le nouveau coupon avoisine 6
%, soit environ 0,6 milliard d'euros par an — un écart de 0,4 milliard d'euros
par an*. L'effet n'est donc pas une perte en capital, mais un effet de
flux, qui se répercute sur la charge budgétaire future. Et comme la maturité
moyenne de la dette française avoisine huit ans, ce mécanisme ne joue pas d'un
coup sur l'ensemble du stock : il joue tranche par tranche, à mesure que les
émissions anciennes à faible coupon sont progressivement remplacées par des
émissions nouvelles, moins coûteuses ou plus coûteuses selon l'environnement de
taux du moment.
Le Crédit Agricole :
remboursé au pair, mais pas indifférent au contexte
À l'échéance, la banque est simplement remboursée au
pair : elle récupère ses 2 milliards d'euros en numéraire, que le marché soit à
2 % ou à 6 % — aucun gain ni perte ne se matérialise, à la différence du
scénario de valorisation en cours de vie examiné en Partie 2. La question qui
compte devient alors : que fait-elle de ce capital remboursé ? Si elle le
replace dans la nouvelle émission de l'État, ou dans un titre comparable à
vingt ans, elle obtient 2 % ou 6 % selon le scénario. Et c'est là le point
presque paradoxal : du point de vue du réinvestissement, le scénario à 6 %
devient favorable pour le Crédit Agricole (le capital remboursé se replace à un
rendement plus élevé), tandis que le scénario à 2 % devient défavorable
(rendement de remplacement plus faible) — exactement l'inverse de ce qui aurait
été vrai pour un détenteur contraint de valoriser son titre en cours de vie.
C'est une illustration concrète de ce que la finance appelle le « risque de
réinvestissement », distinct du risque de valorisation.
Le rôle du statut de
SVT : la Banque de France comme filet de sécurité
Le Crédit Agricole n'est pas un détenteur
d'obligations d'État comme un autre : en tant que Spécialiste en Valeurs du
Trésor (SVT), il s'engage à participer à chaque adjudication et à assurer
la liquidité du marché secondaire. En contrepartie, il bénéficie d'un accès
privilégié aux opérations de refinancement de l'Eurosystème auprès de la Banque
de France — un levier qu'il peut mobiliser, si nécessaire, aussi bien pour
améliorer sa position de liquidité que sa position de rentabilité.
Sur le plan de la liquidité, le Crédit Agricole peut
mettre en pension (« repo ») tout ou partie de ses titres d'État auprès de la
Banque de France : il reçoit du cash immédiatement, contre la mise en garantie
de ces titres, sans avoir à les vendre sur le marché. L'opération est un prêt
garanti, pas une cession : elle ne déclenche ni décomptabilisation ni effet sur
le résultat, et permet d'éviter un impact de marché ou la cristallisation d'une
moins-value comptable — un outil particulièrement utile si l'échéance survient
alors que les conditions de marché sont tendues, comme dans le scénario à 6 %.
Sur le plan de la rentabilité, ce même accès permet au
Crédit Agricole de pratiquer un « portage » (carry) : se refinancer à court
terme auprès de la Banque de France, au taux directeur en vigueur, pour
financer la détention d'un titre d'État dont le rendement est supérieur — et
empocher l'écart. Si la courbe des taux reste pentue (le taux long restant
sensiblement supérieur au taux court de la Banque de France) au moment de
l'échéance, le scénario à 6 % peut même rendre ce portage plus attractif, et non
moins, qu'un scénario à 2 % où la rémunération absolue, mais aussi l'écart de
taux disponible, peuvent être plus étroits. Ce levier n'est cependant pas
gratuit ni sans risque : les opérations de refinancement de l'Eurosystème
restent des prêts garantis, à un taux publié, avec décote (« haircut ») sur la
valeur du collatéral, et un financement à court terme adossé à un actif long
expose la banque à un risque de refinancement si les conditions d'accès ou les
décotes venaient à se durcir. Mais le point institutionnel demeure : être SVT
donne au Crédit Agricole un levier de liquidité et de rentabilité qu'un
investisseur ordinaire, non adossé à la Banque de France, ne possède pas — et
toute description fidèle de « ce qui se passe pour le bilan du Crédit Agricole
» doit en tenir compte.
La Banque de France :
un bilan protégé, une marge nette qui ne l'est pas automatiquement
Même mécanique de remboursement au pair pour les 3
milliards détenus par la Banque de France : aucun gain ni perte bilancielle ne
se matérialise à l'échéance, le titre étant de surcroît comptabilisé au coût
amorti. Deux cas se présentent ensuite. Si la Banque de France applique une
politique de resserment quantitatif (ne pas réinvestir les titres arrivés à
échéance), elle laisse simplement son bilan se contracter : 3 milliards d'euros
de titres en moins à l'actif, 3 milliards de réserves bancaires en moins au
passif — une contraction symétrique, sans sensibilité particulière au niveau de
taux ce jour-là, puisqu'elle n'achète rien de nouveau. Si elle réinvestit, en
revanche, pour maintenir la taille de son bilan, elle achète un titre neuf au
rendement du marché du moment, financé par la création de réserves rémunérées
au taux de la facilité de dépôt. Mais ici, l'effet « 2 % défavorable / 6 %
favorable » n'est pas automatique comme pour l'État : le rendement des
obligations longues et le taux directeur court de la Banque centrale évoluent
le plus souvent dans le même sens au fil du cycle, si bien que la marge nette
dépend de la pente de la courbe des taux à ce moment précis, et non du seul
niveau absolu de 2 % ou 6 %. Le précédent réel de 2022-2023, où la Banque de
France a cessé de reverser des bénéfices à l'État, ne provenait d'ailleurs pas
de ce mécanisme de réinvestissement synchrone, mais d'un décalage de millésime
: un portefeuille ancien, acheté des années plus tôt à des rendements proches
de zéro, s'est retrouvé financé par un coût de la ressource (la rémunération
des réserves) brutalement remonté après le resserrement monétaire de la BCE —
un problème de stock ancien face à un coût nouveau, différent du mécanisme de
réinvestissement au même instant décrit ici.
Tableau récapitulatif des
effets, par acteur
|
Acteur |
Effet
bilanciel au remboursement |
Effet de
flux / résultat |
Marge de
manœuvre |
|
L'État |
Aucun effet : la dette est
remboursée au pair (100), puis immédiatement recréée au pair par la nouvelle
émission. |
Effet réel et direct :
charge d'intérêt annuelle de la tranche refinancée — 0,2 Md€/an à 2 %, contre
0,6 Md€/an à 6 % (sur 10 Md€). |
Aucune prise sur le niveau
des taux de marché ; seulement sur le calendrier et la maturité des émissions
futures. |
|
Crédit Agricole |
Aucun effet au
remboursement : le capital prêté est restitué au pair, quel que soit le taux
du jour. |
Effet de réinvestissement,
à contre-sens de l'intuition de marché : rendement de replacement défavorable
à 2 %, favorable à 6 %. |
En tant que SVT : accès
privilégié au refinancement de la Banque de France (repo) pour piloter
liquidité et portage (voir ci-dessous). |
|
Banque de France |
Aucun effet mécanique au
remboursement (titre détenu au coût amorti) ; évolution ultérieure du bilan
selon la politique de réinvestissement (resserrement quantitatif ou non). |
Marge nette d'intérêt
dépendant de l'écart entre le rendement du nouveau placement et le taux de
rémunération des réserves — donc de la pente de la courbe à ce moment-là, pas
du niveau absolu des taux. |
Contrepartie de dernier
ressort des opérations de refinancement des SVT ; sa propre rentabilité
dépend du millésime de son portefeuille, pas seulement du scénario 2 %/6 %. |
Tableau 2 — Synthèse des effets du
roulement de la tranche à vingt ans, selon que le taux de marché est de 2 % ou
de 6 % à l'échéance.
Graphique : sensibilité
prix/taux du titre à vingt ans
Le graphique suivant illustre, pour mémoire, la
relation entre le taux de marché et le prix de l'obligation à vingt ans, coupon
4 %, pendant sa vie — la convexité de la courbe montrant qu'une baisse de taux
relève le prix davantage qu'une hausse symétrique ne l'abaisse. Cette
sensibilité ne concerne pas, on l'a vu, le remboursement final (toujours au
pair), mais la valorisation comptable d'un détenteur astreint à la juste
valeur, ou la logique de marché à l'œuvre lors d'un refinancement anticipé.

Graphique 1 — Prix de l'obligation à 20
ans (coupon 4 %) en fonction du taux de marché. Aux points 2 % et 6 % : prix ≈
132,7 et ≈ 77,1 respectivement.
Conclusion
Le roulement d'une tranche de dette à son échéance
distingue nettement deux plans. Sur le plan bilanciel, l'opération est, pour
l'essentiel, neutre pour les trois acteurs : chacun est remboursé, ou
rembourse, au pair, quel que soit le taux de marché du jour. Sur le plan des
flux futurs, en revanche, le niveau de ce taux a des effets réels et contrastés
: coût certain et direct pour l'État qui doit refinancer sa dette ; effet de
réinvestissement, à contre-sens de l'intuition commune, pour le Crédit Agricole
; effet de marge nette, conditionné à la pente de la courbe plutôt qu'à son
niveau, pour la Banque de France. Le statut de Spécialiste en Valeurs du Trésor
ajoute une dimension supplémentaire, propre aux banques comme le Crédit
Agricole : la possibilité de mobiliser la Banque de France, via des opérations
de refinancement garanties, pour piloter à la fois sa liquidité et sa
rentabilité — un levier qui n'existe pas pour un détenteur d'obligations d'État
ordinaire.
Partie 4 — Ce que
Maastricht a vraiment changé
Rappelons d'abord ce qui a déjà été établi en Partie 2
: la loi du 3 janvier 1973 sur la Banque de France n'a pas créé le financement
de l'État par les marchés — son article 25 se bornait à proscrire l'avance
directe du Trésor par l'institut d'émission, un canal parmi d'autres. Le vrai
basculement vers un financement intégralement assis sur le marché se produit à
partir de 1984, sous l'influence des idées monétaristes et de la libéralisation
financière : création du marché des titres de créances négociables,
décloisonnement des marchés de capitaux, puis naissance des OAT en 1985. Quant
à l'interdiction stricte, pour une banque centrale, de financer un État, elle
ne date que du traité de Maastricht, en 1992, transposée en droit français en
1993, et consolidée depuis par le traité de Lisbonne (article 123 du TFUE) —
soit près de vingt ans après la loi qu'on incrimine le plus souvent à tort.
Si le mécanisme de financement par le marché
préexistait de dix ans à Maastricht, qu'a donc changé le traité ? Pas le
mécanisme lui-même, mais son statut juridique. Avant 1992, le recours exclusif
au marché restait un choix de politique économique, réversible par une loi
française ordinaire : rien n'empêchait, en droit, un gouvernement ultérieur de
revenir sur la loi de 1973 et de retrouver une forme de financement par la
Banque de France, tant que la France conservait sa pleine souveraineté
monétaire. Après Maastricht, puis l'entrée dans l'euro en 1999, cette option
disparaît : ce n'est plus un choix national révisable, c'est un verrou
supranational, hors de portée d'une majorité parlementaire française. Le traité
n'a donc pas inventé la dépendance de l'État aux marchés financiers ; il l'a
rendue irréversible, et a donné par construction aux marchés le statut de seule
source de financement possible — un renforcement de leur poids structurel, non
de leur rôle initial.
Un verrou qui n'a pas
produit la discipline attendue
L'intention, derrière cette architecture, était claire
: à défaut de pouvoir recourir à la création monétaire, un État dépensier
serait discipliné soit par les règles chiffrées du traité (déficit sous 3 % du
PIB, dette sous 60 %), soit, à défaut, par la sanction des marchés eux-mêmes —
une prime de risque croissante à mesure que la trajectoire budgétaire se
dégraderait. Les chiffres montrent que ni l'un ni l'autre n'a vraiment
fonctionné pour la France. La dette publique française, proche de 35 % du PIB
au moment de la signature du traité, atteint 115,6 % en 2025 ; le déficit
public, qui devait converger vers 3 %, ressort à 5,8 % en 2024 puis 5,1 % en
2025 — la France n'étant repassée sous la barre des 3 % qu'une seule fois en
quinze ans, en 2018 (2,6 %), avant que la crise du Covid ne l'y ramène
durablement au-dessus.
Pourquoi la règle
chiffrée n'a pas mordu
La discipline par la règle numérique a buté, dès
l'origine, sur la solidarité politique entre grands États. En novembre 2003, le
Conseil Ecofin a suspendu, contre l'avis de la Commission européenne, la
procédure pour déficit excessif engagée contre la France et l'Allemagne,
pourtant toutes deux au-dessus de 3 % — les deux pays qui avaient eux-mêmes
porté ces règles s'en sont trouvés exemptés. L'épisode a débouché, en mars
2005, sur une réforme du Pacte de stabilité et de croissance qui en a assoupli
l'application, au nom d'une plus grande prise en compte du cycle économique et
des réformes structurelles engagées. Une règle que ses principaux garants
s'autorisent à ne pas s'appliquer à eux-mêmes perd, de fait, une large part de
sa force contraignante pour l'avenir.
Pourquoi la sanction
par les marchés n'a pas mordu non plus
Le second mécanisme attendu — la discipline par les
taux — n'a guère mieux fonctionné, mais pour une raison presque inverse.
Jusqu'à la crise des dettes souveraines de 2010-2012, les investisseurs ont
longtemps traité la dette des différents États membres de la zone euro comme
des actifs quasi interchangeables, avec des écarts de taux (spreads) proches de
zéro entre la France, l'Italie ou la Grèce : le signal de prix que le traité
comptait sur les marchés pour produire était, de fait, inopérant. Une fois la
crise passée et les spreads réapparus, les interventions successives de la
Banque centrale européenne — les opérations monétaires sur titres (OMT)
annoncées en 2012, le programme d'achat d'actifs engagé à partir de 2015, puis
le PEPP en 2020 — ont de nouveau comprimé les taux souverains. Aucune de ces
interventions n'enfreint, à proprement parler, l'article 123 du TFUE, puisqu'il
s'agit d'achats sur le marché secondaire ; mais chacune amortit, dans les
faits, le signal de risque que les marchés étaient censés faire porter sur les
finances publiques des États les plus endettés.
En somme : Maastricht, puis Lisbonne, n'ont pas créé
la dépendance de l'État français aux marchés financiers — elle était déjà
pleinement en place depuis le milieu des années 1980. Ils l'ont rendue
irréversible, en lui donnant un statut de droit supranational plutôt que de
simple choix de politique économique, et ont, ce faisant, accru le poids
structurel des marchés comme unique source de financement disponible. Ce
renforcement institutionnel ne s'est en revanche traduit par aucune discipline
budgétaire effective : les deux mécanismes censés l'accompagner — la règle
chiffrée et la sanction par les taux — ont chacun, pour des raisons distinctes,
été neutralisés : le premier par la solidarité politique entre grands États
membres, le second par l'action même de la banque centrale qui était censée
s'en tenir à l'écart.
Données : Insee, comptes nationaux des administrations
publiques, année 2025 (déficit et dette publics, 2024-2025) ; réforme du Pacte
de stabilité et de croissance approuvée par le Conseil européen des 22-23 mars
2005, faisant suite à la suspension de la procédure pour déficit excessif
contre la France et l'Allemagne en novembre 2003.
Note méthodologique : les mécanismes d'adjudication, de
détention et de refinancement décrits ici correspondent aux pratiques
documentées par l'Agence France Trésor (AFT), la Banque de France et
l'Eurosystème relatives au statut de Spécialiste en Valeurs du Trésor (SVT) et
aux opérations de politique monétaire (opérations principales de refinancement,
facilité de dépôt, programmes d'achat d'actifs). Les chiffres mensuels de taux
(Partie 1) sont une illustration pédagogique et non une prévision ; les prix obligataires
(Parties 2 et 3) sont calculés exactement selon la formule actuarielle
standard.
*
Remarque — nominal et réel
Le
mécanisme décrit en Partie 3 (sensibilité du coût de refinancement au taux
nominal) est distinct de l'érosion du nominal par l'inflation : même sans
variation de prix, même remboursé pile au nominal à l'échéance, un coupon fixe perd
du pouvoir d'achat dès lors que l'inflation est positive. La relation de Fisher
permet d'approcher le rendement réel : taux nominal ≈ taux réel + inflation
anticipée. Avec un coupon de 3,5 % et une inflation de 2,5 %, le rendement réel
n'est que d'environ 1 % (précisément (1,035 / 1,025) − 1 ≈ 0,98 %). Si
l'inflation réalisée correspond à l'inflation anticipée lors de l'émission,
cette équivalence ne produit aucune redistribution surprise ; mais si
l'inflation réalisée dépasse l'inflation anticipée, le rendement réel du
prêteur se dégrade après coup, et l'État, qui rembourse un nominal fixe
désormais allégé en termes réels, en profite — le mécanisme classique par
lequel plusieurs États fortement endettés ont, historiquement, allégé leur
dette par l'inflation plutôt que par l'impôt. L'État émet d'ailleurs, à côté
des OAT classiques décrites ici, des obligations indexées sur l'inflation
(OATi, OAT€i), conçues précisément pour neutraliser ce risque pour
l'investisseur, au prix d'un rendement facial plus faible. L'écart de 0,4
Md€/an entre les scénarios à 2 % et 6 % doit donc se lire en tenant compte de
l'inflation propre à chaque scénario : un taux nominal plus élevé accompagné
d'une inflation plus forte peut représenter, en termes réels, un fardeau
comparable — voire plus léger — qu'un taux nominal plus bas avec une inflation
nulle, et change dans la même mesure l'attractivité de chaque scénario pour un
SVT raisonnant en rendement réel.
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