La paille et la poutre revisitée lors de la campagne présidentielle
La paille et la poutre, revisitée
Ce qu'un déficit commercial dit vraiment de la
souveraineté — de Washington à Paris
Bruno Lemaire — Monnaie Publique, 10
septembre 2026
En avril 2025, dans un billet d'humeur intitulé « La paille et la poutre
», j'avais réagi, sur le ton de l'agacement, à une séquence télévisée : un
commentateur économique découvrait en direct, comme une révélation, que le
déficit commercial américain vis-à-vis de la Chine était financé par de la
dette. Je pensais alors, un peu vite, qu'il s'agissait d'une évidence de
premier cycle universitaire. Avec le recul, et à l'ouverture de cette campagne
présidentielle où les questions de dette, de souveraineté et de commerce
extérieur reviennent chaque semaine dans le débat, ce billet mérite d'être
repris, débarrassé de son agacement, et surtout complété : le mécanisme en
question dit quelque chose d'important, et la comparaison entre les États-Unis
et la France, esquissée trop rapidement à l'époque, mérite d'être développée
jusqu'au bout.
Une comptabilité qui ne badine pas
Reprenons donc les bases, puisque c'est apparemment nécessaire jusque sur
les plateaux économiques. Un pays qui importe plus qu'il n'exporte dépense plus
qu'il ne gagne. Cet écart doit, par construction comptable, être financé par
une entrée nette de capitaux venus du reste du monde — ce n'est pas une option
politique, c'est une identité arithmétique : compte courant + compte de capital
+ compte financier = 0. Concrètement, ce financement prend trois formes :
l'endettement extérieur, la cession d'actifs nationaux à des intérêts
étrangers, ou des flux de portefeuille (achats d'actions, d'obligations
d'État).
Le déficit commercial américain vis-à-vis de la Chine — comme, plus
largement, le déficit courant des États-Unis, qui dépasse 1 120 milliards de
dollars en 2025 — est donc mécaniquement financé par de la dette, très
largement libellée en dollars et rachetée par des créanciers étrangers, la
Chine en tête. Il n'y a là aucun scandale, aucun secret, et surtout rien de
nouveau : c'est la seule façon, pour n'importe quelle économie ouverte, de
financer des échanges lorsqu'elle dépense plus qu'elle ne gagne.
Un précédent bien français
Ce mécanisme, la France l'a elle-même pratiqué pendant des décennies —
comme vendeur plutôt que comme emprunteur, ce qui en éclaire l'autre versant.
Lorsque la France exportait des avions militaires vers l'Égypte, elle ne se
contentait pas de vendre : elle prêtait, via des mécanismes de crédit export
(assurés en France par la Coface), l'argent nécessaire à l'acheteur pour
financer son acquisition. Les industriels français n'y voyaient évidemment
aucun inconvénient — la vente avait bien lieu, les emplois étaient préservés,
les carnets de commandes remplis. Pour le contribuable français, garant en
dernier ressort de ces crédits, la question était sans doute un peu différente
: un défaut de paiement de l'acheteur se traduit, in fine, par une facture
publique.
Ce que ce précédent montre, c'est que le financement vendeur — prêter à
son client pour qu'il achète ce qu'on lui vend — est une pratique ancienne,
banale, et présente dans le commerce international bien au-delà des seuls
États-Unis. Le déficit chinois vis-à-vis de l'Amérique et les ventes françaises
à l'Égypte relèvent, structurellement, du même mécanisme : quelqu'un finance
l'écart entre ce que l'acheteur peut payer immédiatement et ce qu'il achète.
La vraie différence : qui émet la monnaie
de la dette
Là où l'analogie s'arrête, en revanche, c'est sur la nature de la monnaie
dans laquelle cette dette est libellée — et c'est le point que mon billet de
2025 n'avait fait qu'effleurer. Les États-Unis financent leur déficit courant
en émettant leur propre monnaie : le dollar reste, depuis la fin de Bretton
Woods en 1971, la principale monnaie des réserves de change mondiales (56,8 %
selon le FMI en 2025), de la facturation des matières premières et des emprunts
souverains de la plupart des pays émergents. Ce « privilège exorbitant »,
selon la formule de Valéry Giscard d'Estaing, permet à Washington de financer
des déficits structurels sans ajustement immédiat brutal — la dette américaine
se rembourse, en dernier ressort, dans une monnaie que la Réserve fédérale peut
elle-même émettre.
La France, elle, ne dispose plus de ce levier depuis qu'elle a rejoint
l'euro. Comme je l'écrivais dans un précédent billet sur la dette et le Frexit,
l'État français ne peut pas emprunter directement auprès de la Banque de France
: il doit passer par les marchés, via l'Agence France Trésor, exactement comme
une entreprise ou un ménage s'adresse à sa banque. La France n'émet même plus
sa propre monnaie — elle emprunte dans une monnaie, l'euro, dont la politique
est décidée à Francfort pour vingt économies aux trajectoires très différentes
de la sienne. Le paradoxe que soulignait déjà mon billet de 2025 tient toujours
: le déficit himalayen des États-Unis vis-à-vis de la Chine inquiète nos
commentateurs, quand la dépendance bien plus structurelle de la France envers
ses propres créanciers extérieurs — plus de la moitié de sa dette négociable
est détenue par des non-résidents — suscite, elle, beaucoup moins d'émoi sur
les plateaux.
Le déficit courant américain n'est pas, pour
Washington, un problème à corriger : c'est le mécanisme par lequel le monde
entier obtient les dollars dont il a besoin. Le déficit courant français, lui,
n'a pas cette contrepartie — chaque déficit doit y être financé par une dette,
une cession d'actifs, ou un mécanisme comme Target2, sans qu'aucune
contrepartie stratégique n'en atténue le coût.
Un privilège qui n'est peut-être pas
éternel
Il serait toutefois incomplet de présenter le privilège du dollar comme
une rente acquise pour toujours. Les pays du groupe BRICS multiplient depuis
plusieurs années les initiatives visant à réduire leur dépendance au dollar
dans leurs échanges bilatéraux — accords de règlement en monnaies locales,
diversification des réserves de change vers l'or ou le yuan, projets encore
balbutiants de moyens de paiement alternatifs. Ces tentatives restent, à ce
jour, marginales au regard du poids du dollar dans le commerce et la finance
mondiale ; mais elles suffisent à rappeler que ce privilège dépend, in fine, de
la confiance que le reste du monde continue d'accorder aux bilans américains —
une confiance qui n'a rien d'un acquis définitif, comme le rappellent d'ailleurs
les tensions récentes sur les taux longs américains.
Ce que la campagne présidentielle gagnerait
à débattre
Ce n'est pas un hasard si ce genre de confusion refait surface au moment
où s'ouvre une campagne présidentielle : la dette, le déficit commercial et la
souveraineté monétaire y reviendront nécessairement dans les débats, portés par
des programmes aux diagnostics parfois très éloignés les uns des autres. On
peut légitimement discuter du bon niveau de dépense publique, du rythme de
désendettement ou de la pertinence de rester dans la zone euro — ce blog y
consacre d'ailleurs plusieurs billets. Mais ce débat gagnerait à partir de
prémisses exactes plutôt que de fausses découvertes : non, un déficit financé
par de la dette extérieure n'est pas en soi une anomalie ; oui, la nature de la
monnaie dans laquelle cette dette est libellée change radicalement la marge de
manœuvre de celui qui l'émet ; et non, la France de 2026 n'est pas dans la même
situation que les États-Unis de 2025, ni d'ailleurs dans celle de la France qui
finançait ses ventes d'avions à l'Égypte.
Les citoyens qui vivent ces contraintes au quotidien — ceux dont le
pouvoir d'achat est directement exposé aux prix de l'énergie, du crédit ou du
logement — n'ont, eux, pas besoin qu'on leur explique ce qu'est un déséquilibre
budgétaire : ils l'arbitrent chaque mois dans leur propre budget. C'est
peut-être là la vraie leçon de la paille et de la poutre : le bon sens
économique n'est pas toujours du côté de ceux qui commentent l'économie en
direct.
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