Offre trop forte ou demande trop faible?

 

Pouvoir d'achat : un faux débat entre l'offre et la demande ?

Ce que le rapport Draghi dit vraiment des salaires — et ce qu'occulte la fiche de paie française

Bruno Lemaire — Monnaie Publique, 30 août 2026

Une émission récente consacrée à la vision économique de certains candidats à l'élection présidentielle a remis sur la table un vieux débat, dans un habillage nouveau. S'appuyant sur le rapport Draghi, plusieurs intervenants ont affirmé que le problème du pouvoir d'achat français ne serait pas un problème d'offre, mais de demande insuffisante — elle-même provoquée par des salaires trop bas, qu'il suffirait donc d'augmenter. La démonstration a le mérite de la simplicité. Je dois avouer qu'elle ne me convainc que très partiellement. Non que la question du pouvoir d'achat soit secondaire — elle est au contraire, comme le montre l'actualité de cette campagne, l'une des plus sensibles. Mais je crois qu'elle est mal posée, et que le rapport Draghi, invoqué pour la trancher, dit en réalité autre chose.

Ce que le rapport Draghi dit vraiment

Le rapport que Mario Draghi a remis à la Commission européenne en septembre 2024 dresse un constat sévère du décrochage économique européen : depuis 2000, le revenu disponible réel par habitant a progressé presque deux fois plus vite aux États-Unis que dans l'Union, et l'écart de PIB entre les deux zones est passé d'environ 15 % en 2002 à près de 30 % en 2023. Mais le diagnostic que le rapport en tire porte d'abord sur la productivité, l'investissement et l'innovation — le retard européen en matière de recherche, de financement des entreprises technologiques, d'énergie et de dépendances stratégiques — et non sur le niveau des salaires nationaux, encore moins sur celui de la France en particulier.

Autrement dit : que la demande européenne soit contrainte par des revenus qui progressent moins vite qu'ailleurs, le rapport le constate. Qu'il faille pour autant en conclure que la solution, en France, consiste à augmenter les salaires pour relancer la consommation, c'est un pas que le rapport ne franchit pas lui-même — c'est une extrapolation, respectable dans son intention mais qui mérite d'être examinée pour ce qu'elle est.

Le vrai clivage : entre le coût du travail et le salaire net

Car la vraie question n'est peut-être pas de savoir si les salaires français sont trop bas dans l'absolu, mais pourquoi le salaire net reste si éloigné du salaire brut — c'est-à-dire du coût réellement supporté par l'employeur. Selon l'étude Taxing Wages 2026 de l'OCDE, le taux du coin fiscal français — la part du coût du travail absorbée par l'impôt et les cotisations avant même que le salarié ne touche un euro — s'élève à 47,2 % pour un célibataire au salaire moyen. La France se classe troisième de l'OCDE sur ce critère, derrière la Belgique (52,5 %) et l'Allemagne (49,3 %), très loin devant la moyenne des pays membres (35,1 %). Les cotisations patronales, à elles seules, y représentent 26,7 % du coût du travail, contre 13,5 % en moyenne dans l'OCDE — près du double.

Ce classement surprend parfois, tant on a l'habitude d'entendre que la France est la plus imposée des pays développés — ce qui, sur un autre critère, n'est pas faux non plus. Le taux global de prélèvements obligatoires rapporté au PIB, qui agrège l'ensemble des impôts et cotisations de tous les agents économiques, place la France en tête ou tout près de la tête des classements mondiaux selon les années — 43,6 % du PIB en 2025 selon l'Insee, au coude-à-coude avec le Danemark pour la première place européenne. Le coin fiscal de l'OCDE mesure autre chose, de façon plus étroite : la situation d'un salarié précis — célibataire, sans enfant, au salaire moyen — et c'est sur ce critère plus ciblé que la Belgique et l'Allemagne devancent la France. Les deux mesures sont exactes ; elles ne répondent simplement pas à la même question.

Cette pression n'est pas sans conséquence sur la dynamique des salaires eux-mêmes : la France affiche, sur la période récente, l'une des croissances de salaire brut les plus faibles de l'OCDE — 1,4 %, un rythme que seule la Suisse fait plus bas (0,7 %). On demande donc aux entreprises françaises d'augmenter des salaires bruts déjà freinés par un coût du travail parmi les plus élevés du monde développé, pour financer, in fine, un salaire net rongé par un prélèvement parmi les plus lourds. Le raisonnement se mord la queue.

Ce n'est pas l'impôt sur le revenu, visible, débattu chaque année sur la place publique, qui pèse le plus sur le pouvoir d'achat des Français : c'est l'ensemble diffus des prélèvements qu'ils ne voient jamais consolidés sur une même ligne — cotisations, CSG, TVA — et qui, mis bout à bout, représente souvent le double du taux qu'ils croient payer.

Un exemple, actualisé

Dans Quelle monnaie pour la France, je détaille l'exemple d'un couple sans enfant déclarant ensemble 90 000 euros de revenu imposable — un exemple que je recalcule ici avec le barème 2025 (revenus 2024), plutôt qu'avec celui, plus ancien, retenu dans le livre. Réparti sur deux parts, ce revenu donne un impôt sur le revenu — celui que l'on cite le plus souvent dans le débat public — d'environ 13 300 euros, soit un taux moyen de 14,8 % pour un taux marginal de 30 %. Mais ce couple paie aussi la CSG-CRDS, prélevée à la source au taux de 9,7 % sur la quasi-totalité de ses revenus d'activité, soit environ 8 700 euros, puis la TVA sur ce qu'il consomme — de l'ordre de 9 200 euros sur 55 000 euros de dépenses annuelles. Au total, ce ne sont pas 14,8 % de son revenu que ce ménage reverse à la puissance publique, sous une forme ou une autre, mais environ 34,7 % — plus du double du seul taux qu'on met en avant.

La revalorisation du barème depuis le milieu des années 2010 a fait reculer le taux apparent de l'impôt sur le revenu ; elle n'a rien changé aux prélèvements sociaux et indirects, restés proportionnellement stables. L'écart entre le taux visible et le taux réel, loin de se resserrer avec le temps, s'est donc plutôt creusé — ce que les données 2025-2026 de l'OCDE confirment à l'échelle du pays tout entier : l'essentiel de l'effort fiscal des Français leur reste largement invisible, réparti sur des lignes qu'ils ne consolident jamais mentalement.

Augmenter les salaires, ou baisser les prélèvements ?

Je ne voudrais pas, en écrivant cela, donner l'impression de balayer d'un revers de main la question de la demande. J'écrivais moi-même, dans ce même livre, que s'occuper des conditions de l'offre sans se soucier de celles de la demande relève d'une absurdité économique élémentaire — en m'appuyant sur l'exemple d'Adam Smith et sur celui, plus concret encore, d'Henry Ford, qui payait bien ses ouvriers non par pure générosité, mais parce qu'il avait compris qu'un salarié bien rémunéré était aussi un client pour ses propres automobiles. C'est dans cet esprit que je notais déjà, dans le même chapitre, que la proposition de Marine Le Pen de janvier 2012 — 200 euros nets supplémentaires par mois pour les travailleurs pauvres — avait une efficacité potentielle sur la demande solvable sans doute supérieure à bien des dispositifs plus sophistiqués.

Mais 200 euros nets, précisément, ne s'obtiennent pas de la même façon selon qu'on les finance par une hausse du salaire brut imposée aux entreprises, ou par une baisse des prélèvements qui pèsent sur ce même salaire. Dans le premier cas, on augmente le coût du travail dans un pays qui affiche déjà l'un des plus élevés de l'OCDE — au risque de peser sur l'emploi, la compétitivité, et donc, à terme, sur la production elle-même. Dans le second cas, on augmente le pouvoir d'achat sans augmenter ce coût. C'est très exactement ce que je notais au chapitre 26 de ce même livre à propos du déficit commercial français : il serait plus exact de dire que la France emprunte parce qu'elle ne produit pas assez, plutôt que parce qu'elle consommerait trop. Le raisonnement vaut aussi pour les salaires : le problème n'est peut-être pas que les Français gagnent trop peu dans l'absolu, mais que l'écart entre ce que coûte leur travail et ce qu'ils en retirent est capté, en chemin, par une fiscalité parmi les plus lourdes du monde développé.

Le train de vie de l'État : la vraie contrepartie

Reste une objection, à laquelle je ne cherche pas à échapper : baisser les prélèvements sans rien changer par ailleurs ne fait pas disparaître la dépense publique qu'ils financent, elle la reporte. Une cotisation ou un impôt qui baisse sans qu'une dépense équivalente soit supprimée ne s'évapore pas : il se transforme en déficit, donc en dette. C'est très exactement le mécanisme que je décris dans Vivre à crédit : combler un écart — qu'il soit commercial, budgétaire ou, ici, salarial — par de la dette plutôt que par un ajustement réel ne résout rien, cela déplace seulement la facture dans le temps, vers un créancier ou un contribuable futur. Comme je l'écrivais dans un précédent billet sur la dette et le Frexit, la France a déjà perdu, en rejoignant l'euro, la capacité d'ajuster elle-même ce type de déséquilibre par sa monnaie. Il ne lui reste, pour financer un écart qu'elle ne veut pas assumer par la dépense, que l'endettement — sur une dette publique qui dépasse déjà 115 % du PIB fin 2025.

Baisser durablement le coin fiscal français suppose donc, à due proportion, de baisser aussi ce qu'on appelle communément le train de vie de l'État — non par posture idéologique, mais par cohérence comptable élémentaire. C'est un chantier autrement plus difficile qu'une hausse de salaire votée par décret, parce qu'il suppose d'arbitrer entre des dépenses jugées, chacune, légitimes par ceux qu'elles concernent. Mais c'est la seule voie qui ne consiste pas à demander aux entreprises de payer plus, ni aux générations futures de payer à notre place.

Ce que la campagne présidentielle gagnerait à préciser

Revenons, pour finir, au plateau de télévision qui a inspiré ce billet. Dire que le pouvoir d'achat des Français est contraint, c'est énoncer un fait que peu contestent. Dire que la solution est d'augmenter les salaires, en s'appuyant sur un rapport européen consacré à la productivité et à l'investissement, relève d'un raccourci qui mériterait d'être assumé comme tel plutôt que présenté comme une évidence technique. La vraie question, que cette campagne gagnerait à poser clairement, n'est pas seulement « faut-il plus de pouvoir d'achat ? » — la réponse est oui, presque unanimement — mais « qui doit payer l'écart entre le coût du travail et le salaire net : l'entreprise, le contribuable d'aujourd'hui, ou le contribuable de demain ? ». C'est un choix politique, pas une évidence économique. Il gagnerait à être débattu comme tel.

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