Pourquoi des DETTES: indispensables ou superflues?
D'où vient la dette, et
peut-on vraiment s'en passer ?
Une question simple,
pour comprendre avant de juger
Bruno
Lemaire — Monnaie Publique, août 2026
Notre précédent article expliquait ce qu'on
pouvait, ou ne pouvait pas, faire d'une dette déjà là. Il laissait de côté une
question plus simple en apparence, mais que beaucoup de lecteurs se posent sans
doute avant toute autre : pourquoi la dette existe-t-elle, pourrait-on s'en
passer, et si elle doit subsister, jusqu'à quel niveau ? C'est à cette
question, plus fondamentale, que ce texte tente de répondre.
Le point de départ : produire prend du temps
Imaginons un pays qui ne produirait strictement
rien pendant un an, et qui importerait tout de l'étranger. Son PIB serait nul.
Pourtant, ses habitants continueraient de manger, de se loger, de se déplacer.
Comment ? Nécessairement par l'un de ces trois moyens : en vendant des actifs
déjà accumulés, en recevant une aide extérieure, ou en empruntant —
c'est-à-dire en promettant de rembourser plus tard ce qu'on consomme
aujourd'hui sans l'avoir produit.
Ce cas extrême, volontairement caricatural,
éclaire un principe qui vaut pour toute économie, même la plus normale : la
consommation et la production ne coïncident jamais parfaitement dans le temps.
Un agriculteur sème avant de récolter ; une entreprise investit dans une
machine avant que cette machine ne produise quoi que ce soit de vendable ; un
étudiant se forme pendant des années avant que cette formation ne lui rapporte
le moindre revenu. Dans tous les cas, il faut bien que quelqu'un « avance » les
moyens de subsister pendant ce délai — soit en puisant dans une épargne déjà
constituée, soit en empruntant à quelqu'un d'autre qui, lui, dispose de
ressources qu'il n'utilise pas dans l'instant.
La dette n'est donc rien d'autre que ceci : une
promesse de remboursement futur, en échange d'une disposition de ressources
présentes. Elle n'est pas un accident du système économique, ni une anomalie
morale — c'est ce qui permet à la production et à la consommation de ne pas
être rigoureusement synchronisées, seconde par seconde, agent par agent.
Deux familles de dettes, deux logiques très
différentes
La
dette privée : mille raisons, diffuses et invisibles collectivement
Chaque ménage, chaque entreprise emprunte pour
ses propres raisons, à son propre rythme, selon son propre horizon. Un ménage
emprunte pour un logement — parce que ce bien, contrairement à un pain ou une
chemise, sera utilisé pendant des décennies, et qu'il serait absurde d'exiger
que son prix soit intégralement épargné avant l'achat. Une entreprise emprunte
pour financer le décalage entre le moment où elle engage une dépense (matières
premières, salaires, machines) et celui où elle encaisse le produit de sa vente
— un délai qui peut se compter en semaines pour un artisan, en années pour un
constructeur aéronautique.
Cette diversité des raisons, précisément parce
qu'elle est éclatée entre des millions de décisions individuelles, reste
largement invisible à l'échelle collective. Personne ne « vote » l'endettement
privé français dans son ensemble ; il résulte de l'addition de choix séparés,
dont chacun peut être parfaitement rationnel à son échelle, sans qu'aucun
acteur unique n'en porte la responsabilité globale.
La
dette publique : une seule cigale, un seul vote, une responsabilité qu'on peut
nommer
La dette publique obéit à une tout autre
logique. Il n'y a, ici, qu'un seul emprunteur — l'État — et une seule décision,
votée chaque année : le budget. C'est ce qui explique, sans doute, pourquoi le
grand public perçoit intuitivement mieux la dette publique que la dette privée
: elle a un visage, un vote, un responsable identifiable, quand la dette privée
n'en a des millions, dilués jusqu'à l'invisibilité.
Cette dette publique se justifie, elle aussi,
par le même principe que la dette privée : financer des investissements
collectifs — une infrastructure, un système de recherche, une école — dont le
bénéfice s'étale sur des décennies, bien au-delà de ce qu'un seul exercice
budgétaire pourrait financer par le seul impôt de l'année. Mais elle porte
aussi, contrairement à la plupart des dettes privées, un risque spécifique :
rien n'empêche un gouvernement d'emprunter non pour investir, mais simplement
pour financer des dépenses courantes, sans aucune contrepartie de production
future.
C'est précisément ce que dénonce Charles Gave
lorsqu'il qualifie le déficit budgétaire structurel de fondamentalement
antidémocratique : une génération de gouvernants engage une dépense que
d'autres, plus tard, devront rembourser sans avoir eu voix au chapitre. Il en
tire une conclusion pratique, radicale : un budget voté en déséquilibre devrait
être, selon lui, tout simplement inconstitutionnel. On peut rapprocher cette
position d'une maxime bien plus ancienne, souvent attribuée à Émile de Girardin
— « gouverner, c'est prévoir » — un budget qui s'écarte de l'équilibre sans
financer un investissement identifiable n'est pas de la prévoyance, c'est son
exact contraire.
Le vrai critère : non pas « dette ou pas dette »,
mais « soutenable ou pas »
La question n'est donc pas de savoir s'il
devrait y avoir de la dette — on vient de voir qu'une économie sans aucune
dette serait une économie qui aurait renoncé à tout investissement dont le
retour dépasse l'épargne immédiatement disponible, c'est-à-dire, en pratique,
l'essentiel de ce qui fait une économie développée. La vraie question est de
savoir à quel rythme cette dette peut croître sans devenir un fardeau plutôt
qu'un levier.
La réponse la plus solide reste celle que
Maurice Allais avait formulée, et qu'on peut résumer simplement : une dette est
soutenable tant qu'elle ne s'accumule pas plus vite que la production réelle
qu'elle contribue à créer. Concrètement, le taux d'intérêt payé sur cette dette
ne devrait pas dépasser la somme du taux de croissance et du taux d'inflation.
En deçà de ce seuil, l'économie « rembourse » sa dette par sa propre
croissance, presque sans effort perceptible ; au-delà, chaque année qui passe
alourdit le fardeau plus vite que la richesse produite ne permet de le porter.
Ce critère permet, au passage, de distinguer
deux natures de dette, dont la légitimité économique n'est pas la même. Une
dette qui finance un investissement productif — une usine, une infrastructure,
une formation — crée, en retour, une capacité de production supplémentaire qui
permet, en principe, de la rembourser : elle est, si le rendement du projet
dépasse son coût, en quelque sorte auto-liquidative. Une dette qui finance de
la consommation courante, publique ou privée, n'a pas cette contrepartie : elle
emprunte sur l'avenir sans construire, en échange, les moyens de l'honorer.
Ménages,
entreprises, États : la même règle pour tous
L'économiste Marc Touati résume ce principe
d'une formule qui a le mérite de valoir pour tous les emprunteurs, sans
distinction : le problème n'est jamais la dette elle-même, mais la capacité de
l'endetté à la rembourser — ménages, entreprises et États sont, selon lui,
logés à la même enseigne. Tant que la dette génère suffisamment d'activité, de
revenu ou de croissance pour couvrir, au minimum, le paiement de ses propres
intérêts, elle reste maîtrisable. Le basculement se produit lorsque ce n'est
plus le cas : il faut alors réemprunter simplement pour payer les intérêts déjà
dus, ce qui transforme un endettement ordinaire en surendettement, avec, au
bout du chemin, la vente forcée d'actifs, puis la faillite.
Un exemple simple, pour une entreprise, permet
de rendre ce basculement concret. Une PME emprunte 100 000 euros à un taux de 6
% pour financer un nouvel équipement : elle doit donc 6 000 euros d'intérêts la
première année. Si cet équipement lui permet d'augmenter son chiffre d'affaires
ou sa marge d'un montant supérieur à ces 6 000 euros — c'est-à-dire si son
propre taux de croissance, une fois l'inflation intégrée, dépasse 6 % — la
dette se rembourse, en quelque sorte, toute seule, par la richesse supplémentaire
qu'elle a permis de créer. Si, au contraire, cette croissance « gonflée » de
l'inflation reste inférieure à 6 %, l'entreprise doit couvrir la différence par
ailleurs — en réduisant sa marge, en empruntant davantage, ou en vendant des
actifs — et la dette s'alourdit, année après année, plus vite que ce qu'elle a
contribué à produire. C'est très exactement la même mécanique que la règle
d'Allais appliquée à un État, transposée à l'échelle d'une seule entreprise.
C'est très exactement l'esprit de la règle d'or
classique des finances publiques, distincte de celle d'Allais mais qui la
complète utilement : réserver l'emprunt au financement des seuls
investissements, jamais des dépenses de fonctionnement courantes. Appliquée à
la seule dette publique, elle rejoint directement la règle défendue par Charles
Gave sur l'interdiction du déficit structurel — les deux convergent vers la
même intuition : ce n'est pas la dette elle-même qui pose problème, c'est la
dette qui ne finance rien de reproductible.
Un
troisième piège : faire rouler sa dette au mauvais moment
La soutenabilité d'une dette ne se joue pas
seulement au moment où elle est contractée : elle peut se dégrader plus tard,
sans qu'un seul euro de dépense nouvelle n'ait été engagé, simplement parce que
cette dette arrive à échéance et doit être refinancée. C'est ce qu'on appelle,
dans le langage courant des finances publiques, « faire rouler sa dette » :
emprunter à nouveau pour rembourser ce qui vient à échéance, plutôt que de le
rembourser sur des ressources déjà disponibles.
Cette pratique n'a, en elle-même, rien d'anormal
— c'est ce que fait, plus ou moins consciemment, tout emprunteur dont la dette
dépasse l'horizon d'un seul exercice. Le vrai risque apparaît lorsque ce
renouvellement se produit à des conditions moins favorables que celles de
l'emprunt initial. La France en offre, depuis 2022, une illustration précise :
une large part de sa dette avait été contractée pendant la décennie de taux
quasi nuls, entre 2014 et 2022 ; à mesure que ces emprunts arrivent à échéance,
ils sont remplacés par de nouveaux emprunts, aux taux nettement plus élevés
pratiqués depuis. Le coût moyen de l'ensemble de la dette remonte alors
mécaniquement, indépendamment de toute nouvelle dépense — un pur effet de
calendrier, qui peut suffire, à lui seul, à faire basculer une dette d'un état
soutenable à un état qui ne l'est plus.
C'est là, sans doute, le point où l'expression «
gouverner, c'est prévoir » trouve son application la plus concrète. Un État qui
allonge la maturité de sa dette pendant que les taux sont bas, ou qui profite
de ces périodes favorables pour réduire son déficit sous-jacent, se prémunit
contre ce risque de calendrier. Un État qui se contente de faire rouler sa
dette sans y penser découvre le problème au moment où il se matérialise — trop
tard pour l'anticiper, juste à temps pour le subir.
Une question annexe : la dette « illégitimement
créée » mérite-t-elle un autre traitement ?
Une objection mérite d'être examinée avant de
conclure. Si une dette résulte d'une création monétaire par le système bancaire
— ce qu'Allais jugeait illégitime, puisqu'aucun épargnant réel n'a renoncé à
une consommation présente pour la financer — devrait-elle être traitée
différemment d'une dette réellement souscrite par des épargnants ? L'intuition
la plus naturelle est de répondre non : une dette reste une dette, quelle que
soit la façon dont l'argent prêté a lui-même été créé. Mais l'objection inverse
n'est pas absurde : si la Banque de France, propriété de l'État, détient une
créance née d'un pur jeu d'écritures, annuler cette créance précise ne
léserait, à la limite, personne — ce serait l'État qui efface une dette qu'il
se doit, en un sens, à lui-même.
Deux raisons me semblent trancher en faveur du
traitement uniforme. La première est de principe : le statut d'une obligation
ne devrait pas dépendre de l'identité de son détenteur à un instant donné,
alors que cette identité change sans cesse au gré des marchés secondaires — une
même OAT peut passer d'un fonds étranger à la Banque de France en quelques
mois. Faire dépendre la légitimité d'une dette de la main qui la détient
reviendrait à admettre que la parole de l'État ne vaut que tant que le bon
créancier ne la porte pas. La seconde est directement tirée d'Allais lui-même :
sa critique de la création monétaire bancaire n'a jamais été un plaidoyer pour
annuler rétroactivement les dettes ainsi nées, mais pour réformer le système à
l'avenir, en confiant la création monétaire à une autorité démocratiquement
responsable — le « 100 % monnaie » est une proposition prospective, pas
rétroactive. Traiter toute dette existante selon la même règle, quelle que soit
son origine, est donc, je crois, la position la plus fidèle à sa pensée, pas
une trahison de celle-ci.
Une nuance mérite cependant d'être conservée :
le principe doit rester le même, mais l'urgence, elle, diffère réellement. La
Banque de France reverse déjà l'essentiel de ses bénéfices à l'État, ce qui
rend le coût réel de portage de cette portion très proche de zéro, sans
qu'aucune annulation formelle n'ait été nécessaire. Le bon réflexe n'est donc
pas un traitement différent en droit, mais la reconnaissance que cette portion
appelle, en pratique, beaucoup moins d'inquiétude que la dette réellement détenue
par des épargnants ou des créanciers étrangers.
Cette discussion, il faut le préciser, ne
confirme ni n'infirme la nécessité d'une sortie de l'euro — elle porte sur le
traitement d'une dette déjà là, pas sur l'opportunité de reconquérir une
souveraineté monétaire pleine et entière, question restée ouverte plus haut.
Elle n'efface pas non plus la portée du concept de souveraineté monétaire
lui-même : le « 100 % monnaie » d'Allais, en particulier, suppose une banque
centrale nationale pleinement responsable devant son propre pays, ce qu'une
monnaie unique partagée entre vingt économies ne permet structurellement pas.
Dans le cadre actuel de la zone euro, cette réforme reste, à mon sens,
difficilement applicable — ce qui ne dit rien, en soi, sur la meilleure façon
de traiter la dette qui existe déjà à l'intérieur de ce cadre.
Retour au pays qui ne produit rien
Revenons, pour finir, à notre pays imaginaire,
celui dont le PIB était nul faute de toute production. Ce cas, aussi extrême
soit-il, contient toute la réponse à la question posée en ouverture. Ce pays ne
peut continuer à consommer que par la dette, la vente d'actifs, ou l'aide
extérieure — trois façons différentes de faire appel à des ressources qu'il n'a
pas produites lui-même. La dette n'est donc pas ce qui cause le problème de ce
pays fictif ; elle est, au contraire, ce qui lui permet, temporairement, de
survivre à l'absence de production — à condition, bien sûr, que cette situation
ne dure pas indéfiniment, et que la dette accumulée serve, à un moment ou un
autre, à retrouver une capacité de production réelle plutôt qu'à financer une
consommation qui ne débouche jamais sur rien.
C'est, en creux, le meilleur résumé possible de
ce texte : la dette n'est ni bonne ni mauvaise en elle-même. Elle est
l'instrument qui permet à une économie de ne pas être strictement prisonnière
de ce qu'elle produit dans l'instant — utile, voire indispensable, dès lors
qu'elle finance ce qui augmentera demain la capacité à la rembourser ;
dangereuse, dès qu'elle finance ce qui ne laissera, en échange, que la facture
à payer.
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