Une tribu, un javelot, et la naissance de l'épargne

 

Une tribu, un javelot, et la naissance de l'épargne

Une fable pour comprendre pourquoi tout investissement suppose un renoncement préalable

Bruno Lemaire — Monnaie Publique, août 2026

Notre précédent article établissait qu'une dette n'a rien d'anormal, dès lors qu'elle finance ce qui augmentera demain la capacité à la rembourser. Une objection aurait pu être lui être présentée, et elle mérite un texte à part entière : pourquoi recourir à la dette, si l'on dispose déjà d'une épargne accumulée? Ne suffirait-il pas, tout simplement, de puiser dedans ? Pour répondre, remontons avant même l'invention de la monnaie — à une tribu de chasseurs-cueilleurs, et à un problème aussi vieux que l'humanité elle-même.

Une tribu qui vit au jour le jour

Imaginons une tribu qui subsiste tout juste grâce au nombre de rennes que ses chasseurs parviennent à abattre chaque jour. Chaque soir, la chasse du jour est intégralement consommée : il n'y a ni surplus, ni réserve, ni stock d'aucune sorte. La production et la consommation coïncident exactement, jour après jour — l'équivalent, pour cette tribu, d'un pays dont le PIB serait tout juste suffisant pour nourrir sa population, sans la moindre marge.

Un des chasseurs a une idée : un accessoire, fixé au javelot, qui permettrait de le lancer beaucoup plus loin et beaucoup plus fort — ce que les archéologues appelleront, des millénaires plus tard, un propulseur. Mais pour le fabriquer, il doit cesser de chasser pendant plusieurs jours : tailler le bois, l'assembler, l'essayer. Pendant ce temps, il faudra bien continuer à le nourrir.

Le problème n'est pas l'idée, c'est le temps

C'est ici que la fable rejoint exactement la question posée en ouverture. L'idée du chasseur est peut-être excellente — elle ne peut, pourtant, se réaliser d'aucune façon si la tribu vit strictement au jour le jour. Ce n'est pas un problème de talent, ni même de motivation collective : c'est un problème arithmétique. Pendant les quelques jours que dure la fabrication, quelqu'un doit produire à la place du chasseur absent, ou la tribu doit puiser dans une réserve qui, par hypothèse, n'existe pas.

Deux solutions, et deux seulement, permettent de sortir de cette impasse — et ce sont, très exactement, les deux mêmes solutions qu'on retrouve dans n'importe quelle économie moderne. La première suppose qu'un surplus ait déjà été accumulé les jours précédents : quelques rennes mis de côté, que la tribu peut consommer sans que personne ne chasse davantage. C'est l'épargne préalable, au sens le plus littéral du terme. La seconde suppose que les autres chasseurs acceptent de chasser un peu plus dur pendant ces quelques jours, pour nourrir leur camarade en plus d'eux-mêmes. C'est, en substance, la toute première forme de crédit de l'histoire humaine : les autres avancent un effort supplémentaire, en pariant sur un bénéfice futur qu'ils ne toucheront pas nécessairement seuls.

Cette distinction est cruciale, et elle répond directement à l'objection initiale : même dans le cas le plus favorable, celui où un surplus existe déjà, ce surplus doit avoir été constitué par un renoncement antérieur — quelqu'un, un jour, a chassé plus qu'il ne consommait, et a choisi de ne pas tout manger. L'épargne n'élimine jamais le renoncement, elle le déplace simplement dans le temps, avant l'investissement plutôt que pendant.

Premier dénouement : l'invention fonctionne

Le propulseur achevé, le chasseur reprend la chasse — et abat, désormais, deux fois plus de rennes par jour qu'auparavant. Le surplus dégagé permet de rembourser, en quelques jours, l'effort supplémentaire consenti par les autres chasseurs pendant la fabrication — et, au-delà, d'accroître durablement ce que la tribu entière peut consommer, ou d'accumuler enfin un vrai surplus pour la première fois de son histoire.

Ce dénouement heureux illustre, presque parfaitement, la condition que nous avions posée à propos de la dette moderne : l'investissement n'est légitime, économiquement, que si son rendement dépasse le coût du renoncement qu'il a exigé. Ici, le rendement se mesure en rennes supplémentaires par jour de chasse ; le coût, en jours de nourriture avancée par les autres chasseurs. Tant que le premier dépasse le second, l'affaire était bonne — pour l'inventeur, mais aussi pour l'ensemble de la tribu, qui a financé un progrès dont elle profite désormais collectivement et durablement.

Second dénouement : l'invention échoue

Il faut se garder d'un optimisme trop facile. Le propulseur pouvait tout aussi bien se révéler décevant — trop fragile, mal équilibré, ou simplement inefficace face au gibier réellement chassé par cette tribu. Dans ce cas, les jours de chasse perdus, et l'effort supplémentaire consenti par les autres, n'ont produit aucun bénéfice durable. Le surplus accumulé, ou l'effort avancé, a été consommé pour rien.

Ce second dénouement n'est pas un simple accident de parcours : c'est la première illustration possible du risque d'investissement, aussi vieille que l'idée même d'investir. Aucune règle, aussi bien conçue soit-elle, ne peut garantir par avance qu'un effort consenti aujourd'hui produira un bénéfice demain — la règle d'Allais, ou n'importe quelle autre, ne fait que fixer un seuil de rendement en deçà duquel l'opération n'aurait de toute façon aucun sens ; elle ne supprime jamais l'incertitude qui pèse sur le résultat réel.

Une conséquence directe s'ensuit, et elle éclaire une question restée implicite jusqu'ici : pourquoi le prêteur, dans la vie économique moderne, exige-t-il un intérêt ? Précisément parce qu'une partie des projets qu'il finance échoueront, comme celui de notre chasseur aurait pu échouer. L'intérêt payé par les projets réussis doit couvrir, statistiquement, la perte sèche des projets qui ne le sont pas — ce qui n'a rien d'un excès, mais reste la condition même pour que des tiers acceptent, un jour, d'avancer leur propre effort à un inventeur dont ils ne peuvent jamais être certains à l'avance.

Le capital-risque : le pari statistique rendu explicite

Ce pari statistique n'a rien de théorique — il structure, aujourd'hui encore, tout un pan de l'économie moderne. J'enseignais, il y a une vingtaine d'années à HEC, un cours sur le capital-risque, où revenait invariablement la même question d'étudiant : pourquoi les investisseurs en capital-risque exigent-ils un rendement attendu de l'ordre de 20 %, quand le taux « normal » d'un prêt bancaire tourne plutôt autour de 4 % ? La réponse tient en un seul chiffre, empirique et sans détour : sur cinq projets financés, quatre échouent, et ne rapportent le plus souvent rien du tout. Le cinquième doit donc, à lui seul, couvrir les pertes des quatre autres, et dégager malgré tout un vrai rendement pour l'investisseur — d'où ce taux apparemment excessif, qui n'est en réalité qu'une moyenne statistique honnête.

L'arithmétique, une fois posée noir sur blanc, est implacable. Un fonds qui investit 20 000 euros dans chacun de cinq projets a engagé 100 000 euros au total. Si quatre de ces projets échouent purement et simplement, sans rien rapporter, seul le cinquième doit alors couvrir, à lui seul, l'intégralité des 100 000 euros investis sur l'ensemble — et dégager, en plus, un rendement conforme à ce que le fonds attendait de son capital initial. Ce n'est donc pas un goût immodéré pour le risque qui pousse le capital-risque à exiger des multiples de dix ou vingt fois la mise sur ses rares succès : c'est la seule façon, arithmétiquement, de rester rentable face à un taux d'échec aussi élevé que régulier.

Cette expérience n'était pas seulement académique. J'avais eu l'occasion, à la même époque, d'observer de près une petite entreprise née dans la vague des start-ups Internet — une « dot-com », comme on disait alors, baptisée Woodfacility, lancée avec deux étudiants. Elle n'a pas survécu aux attentats du 11 septembre 2001, sans qu'on puisse jamais vraiment savoir si elle aurait, de toute façon, connu un autre sort : c'est là une troisième forme de risque, distincte des deux premières — ni l'échec technique de notre chasseur, ni un mauvais calcul de gestion comme celui qui a coûté cher à Fitch, mais un choc extérieur, géopolitique, totalement étranger au mérite du projet lui-même, et pourtant tout aussi capable de l'emporter. Woodfacility n'était d'ailleurs pas un cas isolé : la grande majorité des « dot-coms » de cette génération ont disparu dans les années qui ont suivi ; seule une poignée d'entre elles, Google en tête, ont connu la réussite qu'on leur attribue aujourd'hui rétrospectivement, comme si elle avait toujours été écrite d'avance.

Cette distinction entre risque de prêteur et risque d'investisseur rejoint directement celle qu'on retrouvera, un peu plus loin, entre le prêt et la prise de participation. Un taux fixe de 4 %, quel qu'il soit, ne peut tout simplement pas fonctionner pour un portefeuille où quatre projets sur cinq échouent : le prêteur ne capterait jamais l'énorme succès du cinquième pour compenser les quatre pertes, tout en restant exposé à la totalité de celles-ci. Seule une participation au capital, proportionnelle au risque réellement couru, permet de financer ce genre de pari — ce qui explique, incidemment, pourquoi le capital-risque a toujours pris la forme d'une prise de participation, jamais celle d'un prêt classique.

Deux inventeurs, un même fleuve : Fitch et Fulton

Revenons à la fable de la tribu de chasseurs, dont on pourrait croire, après ces deux détours contemporains, qu'elle n'était qu'une pure abstraction. L'histoire réelle offre pourtant un cas presque parfait de ses deux dénouements, appliqués à la même invention, à une génération d'écart près.

John Fitch construit, dès 1787, un bateau à vapeur qui fonctionne réellement : le 22 août de cette année-là, sur le fleuve Delaware, son embarcation remonte le courant devant George Washington, Benjamin Franklin et plusieurs délégués de la Convention de Philadelphie, qui lui délivrent des certificats de satisfaction. Le succès est incontestable sur le plan technique. Mais Fitch néglige les coûts réels de construction et d'exploitation, ne parvient jamais à convaincre ses soutiens financiers de la viabilité économique de son invention, et perd l'un de ses bateaux dans une tempête — un revers qui achève de décourager ses commanditaires. Il meurt en 1798, dans la pauvreté et l'oubli ; sa biographie porte, de façon presque cruelle, le titre de Poor John Fitch.

Vingt ans plus tard, Robert Fulton reprend une idée très voisine — il avait d'ailleurs étudié de près, entre 1796 et 1797, le bateau à hélice de Fitch lui-même. Mais Fulton s'associe à Robert Livingston, un financier influent et politiquement bien introduit, qui lui assure des soutiens durables et, mieux encore, l'obtention d'un monopole d'exploitation sur les eaux de l'État de New York. Le succès, cette fois, est aussi commercial que technique : Fulton restera dans l'histoire comme le père de la navigation à vapeur, quand Fitch, qui avait pourtant fait fonctionner un bateau à vapeur vingt ans avant lui, reste un nom presque oublié.

La leçon rejoint exactement celle du chasseur et de son propulseur : ce n'est pas la validité de l'idée qui a séparé Fitch de Fulton, c'est la solidité et la durée du soutien financier reçu pendant la période où l'invention ne rapportait encore rien. Les autres chasseurs, dans la fable, auraient pu se lasser après deux jours plutôt que d'attendre le dénouement — c'est très exactement ce qui semble avoir manqué à Fitch, et ce qui n'a pas manqué à Fulton.

Ce que notre fable initiale enseigne, une fois revenu à notre époque

La question posée en ouverture — pourquoi ne pas simplement puiser dans l'épargne déjà accumulée, plutôt que de recourir à la dette — trouve ici sa réponse la plus dépouillée. Même l'épargne la plus ancienne suppose, à son origine, un renoncement : quelqu'un a produit plus qu'il ne consommait, un jour, pour que ce surplus existe encore aujourd'hui. La dette ne fait, en réalité, que réorganiser dans le temps et entre les personnes un renoncement qui, d'une façon ou d'une autre, doit toujours avoir lieu quelque part.

Reste une nuance, qu'on avait déjà entrevue à propos de la distinction entre dette et capital : les autres chasseurs auraient pu choisir deux façons différentes d'avancer leur effort. Exiger un remboursement fixe — un nombre déterminé de rennes, quel que soit le succès du propulseur — c'est, en substance, un prêt. Accepter de partager, en proportion de leur effort, le gain futur si l'invention réussit, mais aussi le risque si elle échoue — c'est, en substance, une prise de participation. La tribu de notre fable ignorait ces mots ; elle n'ignorait pas, pour autant, le choix économique qu'ils recouvrent, aussi vieux que la première invention humaine financée par le renoncement de quelques-uns au bénéfice de tous.

Une dernière extension : quand la fourmi et la cigale sont deux pays

Cette même mécanique se transpose, presque sans rien y changer, à l'échelle de deux pays plutôt que de deux chasseurs. Un pays structurellement épargnant — une fourmi, pour reprendre l'image déjà mobilisée ailleurs dans ce blog — peut financer les investissements d'un pays structurellement importateur de capitaux, la cigale, exactement comme les autres chasseurs finançaient le propulseur.

Mais l'asymétrie entre les deux rôles mérite d'être soulignée avec précision. La fourmi ne réussit pas toujours : elle peut se tromper de projet à financer, tout comme les chasseurs auraient pu se tromper en soutenant un propulseur finalement inefficace. La cigale, en revanche, ne réussit jamais seule : sans une fourmi disposée à avancer l'effort pendant la période où rien ne rapporte encore, aucun projet, aussi prometteur soit-il, ne peut simplement se réaliser — c'est la contrainte arithmétique de notre tribu, transposée telle quelle à l'échelle des nations. La zone euro, où l'Allemagne joue depuis l'origine le rôle de la fourmi et plusieurs pays du Sud celui de la cigale, n'échappe pas à cette même logique — avec cette différence, essentielle, qu'un chasseur reste libre de refuser de financer un projet qui ne le convainc pas, quand une union monétaire lie les deux rôles bien plus étroitement, et bien plus durablement, qu'aucune tribu ne l'aurait accepté.

La structure de cette fable, sous des formes variées, appartient à une longue tradition de la pensée économique sur le rôle de l'épargne préalable dans l'investissement. Elle est ici développée d'après Pierre Gueneau, Macroéconomie : nouveau traité sur la monnaie, nouvelle théorie du circuit.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

PourUneUnionNationale_UneFausseBonneIdee

ElementsDeconomiePolitique

dettes publiques, interets prives