Quels fonctionnaires?
Produire, pas redistribuer : ce que les pays nordiques font mieux
Le billet précédent, « Combien de fonctionnaires ? »,
s'arrêtait sur un paradoxe empirique qui méritait d'être creusé : les pays
nordiques emploient proportionnellement bien plus d'agents publics que la
France — un salarié sur trois en Norvège, un peu moins d'un sur trois en Suède
et au Danemark, contre un sur cinq en France — et affichent pourtant une
dépense publique totale plus faible, des comptes à l'équilibre ou
excédentaires, et une dette publique très inférieure à la nôtre. Ce paradoxe
oblige à reformuler la question posée par ce premier billet : ce n'est pas le
nombre de fonctionnaires qui détermine la soutenabilité et l'efficacité d'un
secteur public, mais ce que ces agents produisent, et pour quel usage. Dans son best seller, "Le Casse du siècle", Sarah Knafo distingue d'ailleurs clairement les "fonctionnaires productifs" de ceux qui ne le sont pas.
Produire
un service, redistribuer un revenu : une différence économique, pas sémantique
L'économie publique distingue depuis longtemps, à la
suite de Richard Musgrave, trois fonctions de l'État : l'allocation des
ressources (produire ou faire produire des biens et services), la
redistribution (modifier, par l'impôt et les transferts, la répartition des
revenus issus du marché) et la stabilisation macroéconomique. Un agent public
affecté à une école, un hôpital, une crèche ou l'entretien d'une route relève
de la première fonction : il participe directement à la production d'un bien ou
d'un service que le ménage aurait, sinon, dû acheter sur le marché ou
s'auto-fournir. Un agent affecté au versement d'une prestation sociale, au
contrôle d'une déclaration fiscale ou à la gestion d'un dispositif d'aide
relève de la seconde : il ne produit rien de nouveau, il réoriente une richesse
déjà produite ailleurs. Les deux fonctions peuvent apparaître légitimes, mais
elles n'ont ni le même rendement économique, ni la même sensibilité au nombre
d'agents qu'elles mobilisent, et le pourcentage entre les agents ‘producteurs’
et les agents ‘répartiteurs’ ne peut être laissé de côté.
La sociologie comparée de l'État social, depuis les
travaux de Gøsta Esping-Andersen (Les Trois Mondes de l'État Providence, 1990),
range les pays développés selon la façon dont ils remplissent cette fonction de
redistribution. Le modèle « corporatiste-conservateur », proche du système
français ou allemand, organise la protection sociale autour d'assurances liées
au revenu d'activité — retraites, chômage, maladie — financées par des
cotisations et versées sous forme de transferts monétaires. Le modèle « social-démocrate
», nordique, privilégie au contraire des services universels — santé,
éducation, accueil de la petite enfance, prise en charge des personnes âgées —
financés par l'impôt et délivrés directement par des agents publics,
indépendamment du statut professionnel du bénéficiaire. Ce n'est pas un hasard
si les pays qui emploient le plus d'agents publics sont aussi ceux dont
l'État-providence est le plus « producteur » : une partie de ce qui, en France,
prend la forme d'un transfert monétaire y prend, en Scandinavie, la forme d'un
service produit directement par le secteur public. Notons aussi un point, que
nous reverrons en annexe, qu’au Danemark, les cotisations sociales ne
représentent que 19,8 % des recettes de la protection sociale, contre 54.7%
pour la France, sans oublier le nombre d’allocations non contributives, c’est-à-dire
distribuées à des personnes qui peuvent ne jamais avoir travaillé de toute leur
vie.
Hayek,
Mises : un critère, pas des gourous
Cette distinction entre produire et redistribuer
rejoint un débat plus ancien, popularisé par l'école autrichienne — à prendre
moins comme un corpus à suivre que comme un outil pour trancher, secteur par
secteur, ce qui gagne à rester marchand. En 1920, Ludwig von Mises posait le
problème du calcul économique : sans prix de marché, un planificateur ne
dispose d'aucun moyen de comparer le coût réel de deux manières de produire la
même chose, ni d'arbitrer entre des usages concurrents de ressources rares. Friedrich
Hayek a prolongé l'argument en 1945 : la connaissance nécessaire pour faire
tourner une économie est dispersée dans la tête de millions d'agents — elle ne
peut être centralisée dans un bureau, mais seulement agrégée, imparfaitement,
par le système des prix.
Pris comme un test plutôt que comme une doctrine, cet
argument donne un critère assez précis. Là où un bien est standard, où la
demande est divisible, où la concurrence entre producteurs peut s'exercer et où
le prix transmet une information utile, la production gagne à rester, ou à
revenir, au marché. Là, en revanche, où le bien est non exclusif ou non rival
(la sécurité, l'éclairage public), où un seul réseau a économiquement du sens
(certaines infrastructures), où les externalités sont fortes (la vaccination,
l'instruction de base), ou où la collectivité a démocratiquement choisi de
garantir un accès égal indépendamment du prix (la santé, l'éducation), la
production publique directe reste justifiée, sans que cela contredise
l'argument autrichien : celui-ci ne dit pas que l'État ne doit jamais produire,
il dit que le prix de marché est, par défaut, le meilleur agrégateur
d'information disponible, et que s'en passer a un coût qu'il faut pouvoir
justifier au cas par cas.
La
leçon nordique, chiffrée
Les chiffres, une fois réunis, dessinent une cohérence
frappante. En Norvège, 31 % des salariés travaillent dans le secteur public, 29
% en Suède, 28 % au Danemark — contre 21 % en France. Si le nombre d'agents
était, à lui seul, le facteur déterminant, ces trois pays devraient afficher
une dépense publique et des déficits nettement supérieurs aux nôtres. C'est
l'inverse qui se produit : la dépense publique danoise s'élève à 48,1 % du PIB
en 2025, contre 57,3 % pour la France, qui vient de reprendre, de peu, le rang
de pays le plus dépensier d'Europe, devant la Finlande. Le Danemark a dégagé un
excédent budgétaire de 4,5 % du PIB en 2024 — le meilleur solde de toute
l'Union européenne, une position qu'il occupe sans interruption depuis 2019 —
et sa dette publique est passée sous 30 % du PIB*. La Suède affiche un déficit de 0,6 % du PIB à
peine, pour une dette d'environ 31 % du PIB. La France, de son côté, est à 5,1
% de déficit pour une dette qui dépasse 115 % du PIB, et qui pourrait atteindre
130 % en 2030 en l'absence de réforme.
La résolution de ce paradoxe apparent tient exactement
à la distinction posée plus haut : les agents publics nordiques sont, pour
l'essentiel, affectés à la production de services — enseignants, personnel
soignant, auxiliaires de puériculture, aides à domicile — et non à
l'administration de la redistribution. Une dépense publique plus faible en
proportion du PIB peut ainsi financer une masse salariale publique plus
importante, si cette masse salariale produit directement un service plutôt que
de gérer un empilement de guichets, de contrôles et de dispositifs de
transferts — exactement le mécanisme d'« empilement administratif » déjà
identifié, à propos d'un autre sujet, dans Qui doit faire quoi : une
dépense se dilue, et son rendement baisse, chaque fois qu'elle traverse un
étage supplémentaire d'intermédiation sans ajouter de production réelle.
L'intelligence
artificielle, un chantier de production plus que de répartition
Le débat sur l'intelligence artificielle et la
robotique relève, aujourd'hui, presque entièrement de la même question de
production : la baisse attendue des coûts de fabrication, de diagnostic médical
ou d'accès à l'information pourrait élargir, dans des proportions inédites,
l'accès à des biens et services aujourd'hui coûteux ou rationnés — qu'ils
soient produits par le secteur privé ou par un secteur public qui s'en
servirait pour améliorer sa propre productivité. L'argument, défendu notamment
dans la tradition libérale, selon lequel une régulation mal calibrée (licences
excessives, normes écrites par les acteurs en place pour décourager l'entrée de
nouveaux concurrents, fiscalité punitive de l'innovation) pourrait freiner ce
potentiel, mérite d'être pris au sérieux comme hypothèse, sans pour autant être
érigé en certitude : la régulation répond aussi, parfois, à des défaillances de
marché réelles — concentration du pouvoir entre quelques acteurs, sécurité,
protection des données. C'est, une fois de plus, une question à trancher au cas
par cas plutôt qu'une loi générale — mais elle se pose bien du côté de la
production, pas de celui de la redistribution.
Qui
doit produire quoi
Un billet précédent posait la question « combien de
fonctionnaires ? » et concluait qu'elle était mal posée, faute de critère
univoque. Le détour par les pays nordiques permet d'en proposer un : non pas un
nombre, mais un partage des rôles — qui produit, qui redistribue, qui doit le
faire, et qui ferait mieux de laisser faire le marché. Les pays nordiques n'ont
pas un secteur public plus petit que le nôtre ; ils ont un secteur public plus
concentré sur la production directe de services, financé plus sobrement, et
plus rigoureusement tenu à l'équilibre. C'est cette répartition des tâches,
plus que leur nombre, qui semble distinguer un secteur public qui pèse sur les
comptes publics d'un secteur public qui, tout en étant nombreux, reste
soutenable.
Sources : Richard Musgrave, The Theory
of Public Finance, 1959 ; Gøsta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare
Capitalism, 1990 ; Ludwig von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen
Gemeinwesen, 1920 ; Friedrich Hayek, « The Use of Knowledge in Society »,
American Economic Review, 1945 ; L'Echo du Mardi, « Quels pays emploient le
plus dans le secteur public en Europe » ; Nordea, « Denmark, EU champion
measured by public finances » ; iFRAP, « Les 10 mesures prises par la Suède
pour redresser ses finances publiques » ; Journal de l'économie, « La France
redevient championne d'Europe de la dépense publique, devant la Finlande » ;
Insee Première, effectifs de la fonction publique au 31 décembre 2024 ; Bruno
Lemaire, Qui doit faire quoi.
* Remarque — le
financement de la protection sociale, variable cachée des comparaisons de déficit
L'excédent danois cité plus haut ne se lit pleinement
qu'à la lumière d'une autre différence structurelle, plus profonde que le seul
nombre d'agents publics : la façon dont chaque pays finance sa protection
sociale. Selon la DREES (données 2023, méthodologie Eurostat-ESSPROS), les
cotisations sociales ne représentent que 19,8 % des recettes de la protection
sociale danoise ; les 80,2 % restants proviennent de contributions publiques,
c'est-à-dire de l'impôt général. En France, la proportion est presque inversée
: les cotisations sociales pèsent 54,7 % du financement, et les contributions
publiques (CSG et impôts affectés, dotations directes de l'État, autres
ressources) complètent à hauteur de 45,3 %.
Ce contraste correspond à une opposition classique en
protection sociale, entre modèle « bismarckien » (des droits fondés sur
l'emploi et l'historique de cotisation, des prestations proportionnelles aux
revenus cotisés — la logique française) et modèle « beveridgien » (des droits
fondés sur la résidence ou la citoyenneté, financés par l'impôt général, des
prestations souvent universelles ou forfaitaires). Le Danemark en offre une
version presque pure : sa pension de base, la folkepension, n'est liée à aucune
cotisation individuelle — seulement à quarante années de résidence entre quinze
et soixante-cinq ans — et financée intégralement par les recettes fiscales
générales, à l'opposé de la retraite de base française, bâtie sur une logique
assurantielle.
Cette
différence a trois conséquences pour la lecture du billet. D'abord, la
comparaison des déficits reste méthodologiquement valide : l'excédent danois et
le déficit français sont calculés sur le même périmètre consolidé (Eurostat,
toutes administrations publiques confondues), qu'il s'agisse de dépenses
financées par cotisations ou par impôt. Ensuite, un financement majoritairement
fiscal évite l'écueil propre aux cotisations assises sur le travail, qui
renchérissent le coût de l'emploi et peuvent décourager l'embauche à la marge —
un mécanisme bien connu en France. Enfin, et c'est sans doute le point le plus
important, un système financé par l'impôt général s'inscrit dans un budget
unifié, piloté chaque année comme un tout, alors qu'un système par cotisations
crée des droits acquis, sectorisés par risque (retraite, chômage, maladie),
plus difficiles à ajuster collectivement d'un exercice à l'autre. Le secteur
public nordique n'est donc pas seulement plus « productif » au sens du corps de
ce billet : il est aussi, par construction budgétaire, plus facile à tenir à
l'équilibre — ce qui nuance, sans l'annuler, le lien établi plus haut entre la
nature de la dépense publique et la soutenabilité des comptes.
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