Trop de Sanctions?
Trop de sanctions tue la sanction : ce que montrent Cuba,
la Chine, la Russie et le dollar
Le sommet des BRICS de septembre 2026 a remis sur le
devant de la scène une question que les gouvernements occidentaux préfèrent
traiter comme un instrument technique plutôt que comme un choix économique : à
partir de quel niveau une sanction cesse-t-elle de servir l'objectif qu'elle
poursuit ? La question a la même forme que celle de l'impôt ou du nombre de
fonctionnaires — un instrument dont l'effet n'est pas monotone, qui produit un
résultat croissant jusqu'à un certain point puis décroissant au-delà, sans
qu'aucune loi générale ne permette de fixer ce point à l'avance. Quatre
décennies de sanctions occidentales, contre Cuba, la Chine, la Russie et
l'Iran, permettent d'observer cette courbe plutôt que de la supposer.
Sanctions
et impôt : une même mécanique
Une sanction commerciale ou financière fonctionne,
économiquement, comme une taxe confiscatoire imposée à l'usage d'un marché ou
d'un système de paiement : elle renchérit le coût, pour la cible, de continuer
à y participer. Comme un impôt, elle produit un effet croissant tant que la
cible n'a pas d'autre choix que de le payer — et un effet décroissant, puis
négatif, dès lors que la cible investit dans une solution de contournement
plutôt que de se soumettre. Ce point de bascule n'est écrit dans aucun manuel :
il dépend de la taille de l'économie visée, de sa capacité d'investissement, du
temps dont elle dispose et du nombre de partenaires disposés à continuer de
commercer avec elle malgré l'interdit. Ce n'est pas un concept théorique établi
dans la littérature économique — il s'agit ici d'un parallèle analytique, pas
d'une loi démontrée —, mais les cas examinés ci-dessous en dessinent assez
nettement la silhouette.
Le
bilan académique : un tiers de succès, en baisse avec la durée
L'étude de référence sur le sujet, Economic Sanctions
Reconsidered, de Gary Hufbauer, Jeffrey Schott et Kimberly Elliott, a passé en
revue 174 épisodes de sanctions du XXe siècle jusqu'en 2007. Le taux de succès
global s'établit à 34 % — mais ce chiffre agrège des situations très
différentes : 51 % pour des objectifs modestes (obtenir une concession
ponctuelle), 31 % pour un changement de régime, et seulement 21 % pour empêcher
une aventure militaire. Les auteurs identifient aussi les facteurs qui font basculer
une sanction du bon côté de la courbe ou de l'autre : une application rapide et
décisive plutôt que graduelle, un objectif limité plutôt que maximaliste, une
coalition large plutôt que fragmentée, l'absence d'un « chevalier noir » prêt à
compenser les pertes de la cible — et, de façon presque mécanique, une durée
courte : plus une sanction s'installe dans la durée, plus la cible a le temps
d'investir dans une alternative, et moins elle réussit. C'est très exactement
la logique d'une assiette fiscale qui se dérobe à mesure que le taux s'éternise
plutôt qu'au moment où il est annoncé.
Cuba :
la plus longue démonstration
L'embargo américain contre Cuba, en vigueur depuis 1962, en est l'illustration la plus longue et la plus nette. Son objectif initial, tel que formulé dans un mémorandum interne de 1960, était explicite : provoquer « la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement ». Rien de cela ne s'est produit : Fidel Castro est resté au pouvoir jusqu'à sa mort naturelle en 2016, et le régime qu'il avait fondé lui a survécu. Le coût a pourtant été réel — un vice-ministre cubain l'évalue à plus de 116 milliards de dollars sur la période 1962-2014, quand la Commission du commerce international américaine chiffre à 1,2 milliard de dollars par an le manque à gagner pour les exportateurs américains eux-mêmes. Mais en 2012, 78 % des économistes interrogés dans un sondage spécialisé convenaient que la faible croissance du revenu cubain tenait davantage aux politiques économiques du régime lui-même qu'à l'embargo. Plus de soixante ans après son instauration, l'embargo cubain n'a donc pas seulement échoué à renverser le régime qu'il visait : il a aussi cessé, depuis longtemps, d'être l'instrument principal de la pauvreté qu'il devait produire. Si on choisit comme critère le renversement du régime, ces sanctions ont donc à l'évidence échoué. Quant à la situation économique de Cuba, il est clair qu'un régime communiste, sans aides ou débouchés extérieurs, ne pouvait qu'échouer, du moins du point de vue d'un libéral. Et on ne peut supposer que les sanctions US aient pour but de profiter de cette pauvreté pour s'emparer de ses ressources géologiques, qui n'ont rien à voir avec les richesses du Venezuela.
Chine : quand la sanction finance son propre contournement
Le cas chinois est plus instructif encore, parce qu'il
montre le mécanisme à l'œuvre en temps réel. En octobre 2022, Washington a
interdit l'exportation vers la Chine des équipements de lithographie
ultraviolette extrême nécessaires à la fabrication des puces les plus avancées,
avec l'objectif explicite de plafonner la production chinoise autour de 14
nanomètres. Deux ans plus tard, le fondeur chinois SMIC produisait des puces de
7 nanomètres pour le smartphone Huawei Mate 60, en s'appuyant sur des machines
de lithographie ultraviolette profonde restées autorisées — une méthode plus
coûteuse (le poste lithographie renchérit d'environ 60 % pour un nœud à 5
nanomètres), mais opérationnelle, avec une production à 5 nanomètres déjà
annoncée pour 2025-2026, sans qu'aucune règle américaine n'ait changé
entre-temps. Les analystes ont résumé le paradoxe en une phrase : des sanctions
conçues pour freiner le progrès technologique chinois ont, à l'inverse,
alimenté son innovation — et consolidé une détermination à l'autosuffisance qui
rend, de l'aveu même des observateurs, tout retour en arrière chinois vers les
fournisseurs américains structurellement moins probable. Là encore du seul point de vue de leur efficacité, les sanctions US ont échoué, elles ont même eu un effet contre-productif.
Russie
: dommage réel, dépendance réduite, rupture évitée sans économie de guerre
Le cas russe illustre une zone intermédiaire de la courbe, ni l'échec de Cuba ni le retournement chinois. Le CSIS documente un recul de 1,2 % du PIB russe en 2022, suivi d'un rebond à 3,6 % en 2023 puis 4,1 % en 2024 — une trajectoire que la plupart des prévisions initiales excluaient, sans même se référer au ministre français de l'économie, qui avait affirmé à de nombreuses reprises que la Russie allait s'écrouler économiquement. La Russie a massivement réorienté ses ventes d'énergie vers l'Inde et la Chine même cette réorientation n'a pas compensé toutes les pertes, Gazprom étant devenu une entreprise déficitaire faute d'avoir pu remplacer le marché européen du gaz par gazoduc du fait d'un sabotage que l'Occident a longtemps nié. Il convient donc de ne pas imputer les problèmes réel de la Russie aux seules sanctions qui l'ont frappée. Le contournement du plafonnement du prix du pétrole, via une « flotte fantôme » de pétroliers, a fonctionné pendant plusieurs années avant que les sanctions ciblées sur les navires eux-mêmes n'en réduisent l'efficacité à partir de 2024. Le CSIS conclut que les sanctions « restent efficaces, mais leur efficacité a aussi des limites indéniables » : le déficit démographique (2,4 millions de travailleurs manquants prévus d'ici 2030), les restrictions technologiques persistantes et une croissance tirée partiellement par une économie qualifiée par les sources anglosaxonnes d'économie de guerre. Cette dénomination utilisée par les médias occidentaux, destinée essentiellement à des besoins de propagande, est très loin de représenter la réalité.
De fait l'effort militaire de 9 à 10% de son PIB effectué par la Russie est bien loin de l'effort de la Grande Bretagne ou de la France qui avait atteint 25% effectué pendant le première guerre mondiale, ou de l'effort dépassant 40% du PIB réalisé par les USA, l'Allemagne ou encore le Japon pendant la deuxième guerre mondiale. Cet effort "de guerre" n'est cependant pas négligeable, et a peut être compté davantage que des gains réels de productivité., d'où de nouvelles fragilités, très loin cependant, à ce jour, de produire la rupture annoncée et recherchée.
C'est ce même besoin de contournement, partagé par la Russie et l'Iran plus que
par aucun autre membre des BRICS, qui explique pourquoi ces deux pays ont été
les plus actifs dans la construction de l'architecture de paiement discutée au
sommet de New Delhi.
Pour en terminer sur la réalité d'une véritable "économie de guerre", notons qu'entre 2014 et 2018, le PIB anglais a augmenté de 13%, avant de retomber en 2019 à son niveau de 2013. Pour la France, ce fut l'opposé, le PIB français (ou son approximation, le PIB n'existant à l'époque pour aucun pays dans le monde) diminuant de plus de 30 % entre 2014 et 2018, et se stabilisant en 2019 à une diminution de 25% comparé à 2013. Manifestement, les conséquences de la guerre n'ont pas été les mêmes pour la Grande Bretagne et la France. Il est donc difficile d'en déduire un lien établi entre variation du PIB et "économie de guerre", les sanctions éventuelles étant largement au delà de ce contexte.
Le
dollar : une érosion lente, pas une fuite
La Réserve fédérale de New York a mesuré, en septembre
2026, l'ampleur réelle de cette poussée vers des alternatives au dollar : sa
part dans les réserves de change officielles mondiales est passée de 64 % en
2015 à 56 % en 2025, soit un recul de 8 points en dix ans — mais un recul qui
ralentit plutôt qu'il n'accélère (3 points entre 2015 et 2019, 2 points
seulement entre 2019 et 2023). Surtout, cette baisse agrégée provient presque
exclusivement de deux acteurs, la Chine et la Russie — les deux économies les
plus durablement soumises à des sanctions ou à la menace de sanctions —, tandis
que la Fed elle-même conclut qu'il n'existe « guère de preuve d'une
diversification généralisée hors du dollar » parmi les autres banques
centrales. Ce chiffre donne du crédit à la lecture qu'en fait la presse proche
du gouvernement indien, évoquée dans notre précédent billet : ce n'est pas une
dédollarisation d'ensemble, c'est une sortie concentrée exactement là où la
pression a été la plus forte et la plus longue — la signature, au niveau
monétaire, du même mécanisme observé sur les puces chinoises ou le pétrole
russe.
Une
courbe empirique, pas une loi
Il n'existe donc pas de niveau optimal de sanctions
qui se déduirait d'un principe général, pas plus qu'il n'existait de taux
d'impôt ou de nombre de fonctionnaires optimal indépendant du critère choisi.
Mais le rapprochement des cas dessine une régularité robuste : les sanctions
rapides, multilatérales, proportionnées à un objectif modeste et appliquées à
une cible sans soutien extérieur réussissent le plus souvent ; les sanctions
prolongées, unilatérales, maximalistes et appliquées à une économie assez vaste
pour financer sa propre substitution échouent le plus souvent — et finissent,
comme le montrent la Chine sur les semi-conducteurs et le dollar sur la période
récente, par produire une partie de ce qu'elles cherchaient à éviter. Ce n'est
pas un argument contre les sanctions en tant que telles : c'est un argument
contre l'idée qu'elles seraient d'autant plus efficaces qu'elles sont plus
dures et plus longues. La courbe, ici comme pour l'impôt, redescend bel et bien
— il faut simplement, à chaque fois, aller la chercher dans les faits plutôt
que dans la doctrine.
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