L'inflation, pas seulement dans mon caddie
L'inflation, je ne la vois pas dans mon
caddie
Pourquoi il existe trois inflations, et pourquoi celle
qu'on mesure n'est jamais la première
Bruno Lemaire — Monnaie Publique, 2
septembre 2026
« En 2024, Claire et Julien, un couple de trentenaires vivant à Nantes,
voient leur salaire augmenter de 2,5 %. L'INSEE annonce une inflation de 2,1 %.
Sur le papier, leur pouvoir d'achat semble donc préservé. Pourtant, leur
réalité est tout autre. Leur loyer a augmenté de 6 %, le prix du mètre carré
dans leur quartier a pris 9 % en un an, et la maison qu'ils espéraient acheter
depuis trois ans s'est éloignée encore un peu plus. » Claire résume la
situation d'une phrase : « L'inflation, je ne la vois pas dans mon caddie.
Je la vois dans ce que je ne pourrai jamais acheter. »
Leur sentiment n'est pas une illusion. C'est le symptôme d'un phénomène
que j'explore dans mon second manuscrit à paraître, L'illusion monétaire —
celui d'une monnaie qui, une fois créée, ne se diffuse jamais d'un seul coup ni
au même rythme partout. Après avoir vu, dans un précédent billet, pourquoi la dette n'a rien
d'anormal tant qu'elle finance ce qui augmente la capacité à la rembourser, je
change ici de terrain : non plus qui prête, mais qui reçoit la monnaie en
premier — et ce que cet ordre d'arrivée change à tout le reste.
Trois inflations, pas une
L'expansion monétaire contemporaine ne produit pas une inflation unique,
homogène et lisible. Elle en engendre trois, qui ne touchent ni les mêmes prix,
ni les mêmes sphères, ni les mêmes personnes — et surtout, qui ne se
déclenchent pas au même moment.
Le premier temps est celui de l'inflation monétaire : la création
apparaît d'abord dans les bilans bancaires, les réserves, les marchés
financiers et les circuits de crédit. C'est une inflation « silencieuse » —
elle gonfle la quantité de monnaie, mais pas encore les prix du quotidien, et
elle bénéficie principalement aux acteurs proches de la création monétaire. Le
deuxième temps, assez rapide, est celui de l'inflation patrimoniale : la
monnaie nouvelle se dirige vers les actifs — immobilier, actions, obligations
—, dont les prix montent plus vite que les revenus, creusant les écarts
patrimoniaux. C'est la phase où un ménage sent une tension croissante : le
logement s'éloigne, l'épargne ne suit plus. Le troisième temps, le plus tardif,
est celui de l'inflation de consommation — celle que mesure l'INSEE par
l'indice des prix à la consommation. Ce n'est qu'une fois la demande renforcée,
ou les coûts de production augmentés, que les prix des biens et services du
quotidien commencent à s'élever. Cette inflation est la plus visible, mais elle
n'est que l'aboutissement d'un processus déjà largement engagé ailleurs.
Comprendre cette temporalité, c'est comprendre pourquoi l'inflation
visible n'est jamais la première inflation — mais au contraire la dernière. Et
c'est aussi pourquoi une politique monétaire ultra-expansive a pu, pendant plus
d'une décennie, sembler sans danger : tant que la liquidité nouvelle restait
confinée dans les bilans financiers, l'indice des prix à la consommation
demeurait modéré, même lorsque la création monétaire était massive.
Ce que l'indice des prix ne voit pas
L'IPC souffre d'une limite structurelle : il exclut les prix des actifs,
l'immobilier en particulier, qui constituent pourtant la dépense la plus
déterminante pour l'accès au patrimoine des ménages. Se concentrer uniquement
sur cet indice revient à ne voir qu'une partie du phénomène — en négligeant ce
qui affecte le plus profondément la trajectoire de vie d'un ménage : le coût du
logement.
Les chiffres, une fois mis bout à bout, sont sans ambiguïté. Entre 2015
et 2025, l'indice du marché immobilier français est passé de 100 à un niveau
bien supérieur, tandis que l'indice salarial correspondant n'a progressé que
d'environ 92 sur la même base. Le salaire réel moyen, qui s'établissait à 2 310
euros mensuels en 2015, ne représentera plus, en termes réels, que 2 200 euros
en 2025 — pour un salaire nominal pourtant proche de 2 800 euros. La hausse de
l'indice des prix à la consommation a masqué, dans les chiffres nominaux, un
décrochage bien réel entre le pouvoir d'achat et le coût de l'accès au
patrimoine.
Imaginons deux ménages disposant du même revenu. Monsieur Dubois détient
un portefeuille d'actions ; Monsieur Dupont n'en détient aucun. Lorsque le CAC
40 progresse de 60 % — ce qu'il a fait entre janvier 2020 et avril 2026 —, le
premier voit son patrimoine s'apprécier fortement, tandis que le second n'en
retire aucun bénéfice direct. À revenu identique, l'écart patrimonial entre les
deux ménages se creuse ainsi progressivement, sans qu'aucune différence de
travail ou d'épargne ne l'explique directement. Pire : le patrimoine déjà
détenu par Monsieur Dubois peut lui servir d'apport, de garantie ou de capacité
d'endettement supplémentaire pour acquérir un logement ou réaliser d'autres
investissements — quand Monsieur Dupont, qui ne dispose pas de ce capital
préalable, rencontre davantage de difficultés pour accéder aux mêmes
opportunités. L'inflation des actifs ne valorise pas seulement le patrimoine
déjà constitué : elle facilite aussi l'acquisition du patrimoine futur, pour
ceux qui en détiennent déjà un premier morceau.
Le patrimoine, nouvelle frontière
générationnelle
Pendant une grande partie du XXe siècle, les inégalités étaient
principalement analysées à travers les écarts de revenus salariaux. Ce n'est
plus le cas : dans les économies fortement financiarisées, l'accès au
patrimoine devient progressivement plus déterminant que le revenu lui-même dans
la trajectoire économique des ménages. Un jeune ménage peut aujourd'hui
disposer d'un niveau de diplôme supérieur à celui de ses parents au même âge,
exercer un emploi qualifié et percevoir un revenu comparable en termes réels,
tout en rencontrant davantage de difficultés pour accéder à la propriété. Ce
paradoxe — plus diplômé, mieux payé, et pourtant plus loin du patrimoine —
constitue l'une des manifestations les plus visibles de la montée des
inégalités patrimoniales.
Jean Bodin écrivait déjà, dans Les Six Livres de la République : «
Il n'est de richesse que d'hommes. » Cette évolution ne signifie pas que le
travail ait perdu sa valeur économique. Elle signifie que son pouvoir relatif
d'accès au patrimoine diminue lorsque les prix des actifs progressent
durablement plus vite que les revenus. Dans ce contexte, l'accumulation
patrimoniale dépend de plus en plus de la détention préalable de capital, de
l'héritage, ou de l'aide familiale — trois leviers qui n'ont rien à voir avec
le mérite ou l'effort individuel.
Ce que nous avons appris : l'illusion
comptable
Ces trois inflations ne sont pas des phénomènes indépendants : elles
correspondent aux différentes étapes de diffusion de la monnaie nouvelle. Une
idée centrale s'impose alors, celle que je développe dans le chapitre de
synthèse du manuscrit : les économies contemporaines ne souffrent pas seulement
d'un excès de dette ou de monnaie. Elles souffrent d'une déconnexion
croissante entre sphère monétaire, sphère patrimoniale et sphère réelle.
L'identité comptable I = S — l'investissement égale l'épargne — reste
rigoureusement vraie. Mais elle devient trompeuse dès lors qu'on confond
épargne réelle et création monétaire. Dans une économie financiarisée, une
grande partie de la monnaie nouvelle provient du crédit, c'est-à-dire de dettes
supplémentaires : la monnaie apparaît alors comme la contrepartie d'engagements
futurs, non comme le résultat d'un renoncement présent à la consommation. C'est
très exactement la distinction posée, à hauteur de fable, dans notre billet sur la tribu de chasseurs et le javelot
: l'épargne réelle est un renoncement effectif à consommer aujourd'hui pour
libérer des ressources réelles demain — les rennes que la tribu met de côté. La
pseudo-épargne est une accumulation de créances financières qui ne correspond à
aucun surplus réel, mais à une promesse future. Tant que la confiance demeure
et que les contraintes physiques restent invisibles, cette distinction reste
masquée — jusqu'au jour où les contraintes réelles réapparaissent, et où l'on
découvre qu'une partie de l'épargne n'était pas de l'épargne, qu'une partie de
la richesse n'était qu'une valorisation comptable.
Trois ruptures — et une quatrième, plus
silencieuse
● Le
PIB ne suffit plus : il mesure des flux, mais ignore les déséquilibres de
stocks — dettes accumulées, valorisations excessives des actifs, fragilités
bilancielles. Une économie peut afficher une croissance satisfaisante tout en
se fragilisant structurellement.
● Les
bilans dominent désormais les flux : ce ne sont plus seulement les revenus qui
déterminent la dynamique macroéconomique, mais la taille des dettes, la
valorisation des actifs et la capacité des agents à faire rouler leurs
engagements.
● Les
banques centrales sont devenues des acteurs systémiques : leur capacité à créer
de la monnaie et à acheter des actifs en fait désormais les architectes,
largement invisibles, de la valorisation des patrimoines et de la répartition
des richesses.
À ces trois ruptures s'en ajoute une quatrième, plus silencieuse mais
tout aussi structurante : le basculement d'une économie fondée sur les revenus
du travail vers une économie dominée par les patrimoines — celle, précisément,
que vivent Claire et Julien à Nantes. Ce basculement redéfinit la dynamique des
inégalités, la mobilité sociale, la transmission intergénérationnelle et la
capacité des jeunes générations à se projeter.
Vers quelle macroéconomie ?
La conclusion n'est pas qu'il faille moins de monnaie, ni davantage. Ni
Friedman, sur le seul plan quantitatif, ni Keynes, dans sa version simplifiée
de soutien permanent à la demande, n'ont vraiment anticipé l'importance des
canaux de diffusion monétaire dans une économie dominée par les bilans
financiers. Maurice Allais, lui, avait perçu cette tension — mais les marchés
financiers ont fini par imposer leur propre logique. La macroéconomie du XXIe
siècle devra être hybride : friedmanienne dans sa vigilance monétaire,
allaisienne dans son attention à la structure du capital, réaliste dans sa
prise en compte des contraintes physiques. L'enjeu n'est pas de remplacer une
doctrine par une autre, mais de mieux comprendre les interactions entre
monnaie, patrimoine et économie réelle dans un monde durablement contraint par
ses ressources.
Une société peut multiplier les créances financières, accroître les
valorisations d'actifs et prolonger temporairement certaines illusions
comptables. Elle ne peut cependant durablement prospérer en s'éloignant de ses
réalités productives, énergétiques et humaines. C'est précisément ce à quoi
Claire et Julien se heurtent, sans le nommer ainsi : un pouvoir d'achat
officiellement préservé, et un accès au patrimoine qui, année après année,
continue de s'éloigner.
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