Vivre à crédit, qui finit par payer

 

Vivre à crédit : qui paie, au juste, la facture ?

Ce qu'un ménage lorrain, une entreprise cédée et la Banque de France ont en commun

Bruno Lemaire — Monnaie Publique, 28 août 2026

Notre dernier billet racontait comment une tribu de chasseurs invente l'épargne pour financer un javelot plus performant, et pourquoi tout investissement suppose, quelque part, un renoncement préalable. Cette fable se transpose presque sans rien y changer à l'échelle d'un pays tout entier. Reste une question que les billets précédents de cette série n'ont pas encore posée frontalement : quand une nation importe durablement plus qu'elle ne produit, qui avance concrètement les ressources qui manquent — et à quel prix pour sa capacité à décider de son propre avenir ?

C'est la question que j'examine dans les chapitres 2 et 3 de mon livre, Vivre à crédit : le prix de la confiance, chapitres consacrés partiellement à la balance des paiements et à la création monétaire. En voici, condensée, l'architecture.

Une comptabilité à laquelle aucun pays n'échappe

Prenons un cas concret, à l'échelle d'un ménage plutôt que d'une nation. Juan et Debbie Martinez, la quarantaine, habitent un pavillon dans la banlieue de Metz. Depuis que Juan a perdu son emploi, ses indemnités ne couvrent plus les dépenses incompressibles du foyer — énergie, charges, mensualité du crédit immobilier. Sa banque refuse tout nouveau prêt ; il a déjà vendu la voiture qui lui servait à se rendre au travail. Ce que vit ce ménage à son échelle, la France le vit à la sienne depuis vingt ans : quand les recettes ne couvrent plus durablement les dépenses, il faut soit produire et vendre davantage, soit trouver un financement complémentaire.

Pour un pays, ce mécanisme obéit à une identité comptable incontournable : compte courant + compte de capital + compte financier = 0. Un compte courant négatif — la France importe plus qu'elle n'exporte depuis 2004, avec des déficits ayant dépassé 80 milliards d'euros certaines années — signifie nécessairement que le compte financier est positif : quelqu'un, quelque part, finance l'écart.

La position extérieure nette (NIIP) mesure ce que cela donne une fois cumulée dans le temps. Pour un ménage, un endettement dépassant 30 % de son patrimoine est un signal d'alerte — c'est à peu près la situation où se trouvent les Martinez depuis que Juan a dû vendre un premier actif. Pour un pays, le seuil comparable se situe autour de 28 à 30 % du PIB. Fin 2024, la NIIP française atteignait environ -23 % du PIB. L'Italie, à titre de comparaison, affiche une NIIP positive (+12 à +15 % du PIB) : son excédent manufacturier structurel lui permet d'accumuler des actifs nets, quand la France, elle, en cède.

Les trois façons, très concrètes, de combler l'écart

Ce financement complémentaire prend, en pratique, trois formes.

La première est l'endettement extérieur : la dette publique française atteint, fin 2025, 115,6 % du PIB, dont un peu plus de la moitié est détenue par des non-résidents. Comme pour un ménage, chaque point de hausse des taux d'intérêt renchérit le coût de ce financement — la remontée des taux de la BCE depuis 2022 représente déjà plusieurs milliards d'euros de charge annuelle supplémentaire, et la portion de cette dette détenue par notre propre banque centrale a fait l'objet du premier billet de cette série.

La seconde est la cession d'actifs. Plus de 3 000 entreprises françaises ont changé de propriétaire étranger en dix ans — Alstom, Technip, Doliprane, plus récemment le groupe Atlantic ou Petit Bateau. Des fonds souverains du Qatar, de Chine ou de Norvège rachètent par ailleurs des actifs immobiliers haut de gamme, des hôtels, plus de 170 domaines viticoles bordelais. C'est, à l'échelle nationale, exactement ce que fait Juan Martinez lorsqu'il vend sa voiture : on gagne en liquidités immédiates, on perd, pièce par pièce, un patrimoine et la capacité à en décider l'usage. Chaque cession réduit l'actif national ; les dividendes des entreprises cédées sortent désormais du pays, plutôt que d'y être réinvestis.

La troisième, enfin, ce sont les flux de portefeuille — achats étrangers d'actions ou d'obligations d'État —, plus volatils, qui peuvent se retirer brutalement en cas de choc de confiance : un « sudden stop », dans le vocabulaire de la balance des paiements.

      Perte de contrôle sur des actifs stratégiques : une participation étrangère majoritaire dans l'énergie, la pharmacie ou l'électronique limite la capacité de l'État à orienter ces secteurs vers l'intérêt national, surtout en cas de crise.

      Vulnérabilité accrue aux chocs externes : un retrait brutal de capitaux pousse à une hausse des taux et à une pression accrue sur la politique budgétaire — la version nationale de la banque qui refuse un nouveau prêt aux Martinez.

      Ponction sur les générations futures : les dividendes et intérêts qui sortent du pays creusent le compte courant de demain, obligeant à davantage d'endettement ou de cessions — on finance la consommation d'aujourd'hui en vendant le patrimoine de demain.

Target2 : l'amortisseur qui masque, sans jamais résoudre

Il existe un quatrième mécanisme, propre à la zone euro, qui a longtemps rendu tout cela indolore : Target2, le système par lequel les banques centrales nationales se règlent entre elles. Quand une entreprise française importe des biens allemands, la Banque de France enregistre une dette envers la Bundesbank. Fin 2025, cette position débitrice atteint environ 200 milliards d'euros pour la France, quand l'Allemagne accumule à l'inverse une créance dépassant 1 000 milliards.

Target2 garantit qu'un euro français vaut toujours un euro allemand, et évite les crises de change brutales que la France aurait connues avant l'euro. C'est un amortisseur réel, pas un artifice comptable : sans lui, le compte courant français se serait ajusté depuis longtemps, brutalement. Mais un amortisseur n'est pas une solution. Il masque les écarts de compétitivité, il reporte la discipline sur les pays excédentaires, et il ne répond en rien à la question centrale — combien de temps une économie peut-elle vivre avec des déséquilibres croissants avant que les contraintes réelles ne reviennent, avec plus de force encore ?

Une nuance mérite d'être posée : Target2 n'est pas, en lui-même, une dette au sens où on l'entend pour un ménage ou pour l'État — c'est une créance intra-Eurosystème, sans échéance ni remboursement programmé. Le risque qu'il porte n'est pas celui d'un défaut immédiat, mais celui d'une fracture de la zone euro elle-même, un scénario que je n'examine pas ici.

Le dernier amortisseur : la monnaie elle-même

Lorsque les prêteurs s'inquiètent et que les actifs cessibles se raréfient, il reste un ultime amortisseur, purement financier : la monnaie et le crédit. Les banques ont un privilège singulier — celui de créer de la monnaie par un simple jeu d'écritures comptables, sans puiser dans une épargne préexistante. Comme l'observait avec ironie l'économiste John Kenneth Galbraith, « le procédé par lequel les banques créent de l'argent est tellement simple que l'esprit en est dégoûté ».

Le principe, une fois posé clairement, n'a rien de mystérieux : un prêt crée de la monnaie, un remboursement la détruit. Entre 2015 et 2022, la monnaie centrale française est passée d'environ 500 à près de 1 200 milliards d'euros — une expansion très supérieure à la progression de l'économie réelle, largement portée par les programmes de rachat de titres publics de la BCE déjà évoqués dans notre premier billet. Cette création monétaire a permis à la France d'éviter un effondrement pendant la crise de la zone euro puis pendant la pandémie. Mais une partie de cette monnaie nouvelle n'a pas irrigué l'économie productive : elle a surtout alimenté la hausse des prix de l'immobilier et des actifs financiers.

Maurice Allais, et l'illusion de richesse

Nous avons déjà mobilisé, dans les deux billets précédents, la règle d'or de Maurice Allais sur le coût soutenable de la dette — le taux d'intérêt ne devrait jamais dépasser la somme de la croissance et de l'inflation. Le même Allais, prix Nobel d'économie 1988, avait formulé une critique plus fondamentale encore, portant cette fois sur la nature même du crédit. Il distinguait le crédit productif, qui finance une machine, une usine, une formation — une monnaie ensuite « validée » par une production nouvelle — du crédit spéculatif, qui finance de la consommation courante ou l'achat d'un bien déjà existant, sans rien créer en échange. Cette intuition prolonge celle de Richard Cantillon au XVIIIᵉ siècle : la monnaie nouvellement créée profite d'abord à ceux qui sont proches de la source de création, avant que l'inflation ne se diffuse au reste de l'économie.

Prenons Claire, infirmière libérale, qui emprunte 210 000 euros pour acheter un appartement. Le jour de la signature, sa banque crée cette somme à partir de rien : aucune épargne n'a été mobilisée, aucun déposant ponctionné. Pendant quelques mois, Claire se sent plus riche — son bien prend de la valeur, elle consomme un peu plus. Mais ce crédit n'a financé ni machine, ni usine, ni innovation : il a surtout contribué à la hausse des prix immobiliers. Si les taux montent ou si les prix se retournent, la monnaie créée pour son prêt aura disparu au fil des remboursements ; la dette, elle, restera entière.

C'est très exactement ce que la France a fait, à son échelle, depuis quinze ans : mobiliser une création monétaire abondante pour maintenir un niveau de vie que sa production réelle ne suffisait plus tout à fait à financer seule. Un amortisseur efficace, tant que la confiance perdure — mais qui, comme Target2, ne fait que repousser l'ajustement. Il ne le supprime pas.

Retour à la maison Martinez

Revenons, pour finir, à Juan et Debbie Martinez. Vendre la voiture, emprunter davantage, attendre que la situation s'arrange : chacune de ces solutions offre un répit, aucune ne remplace un revenu retrouvé. Il en va de même, à une tout autre échelle, pour un pays : la dette extérieure, la cession d'actifs, Target2 et la création monétaire sont des amortisseurs réels, qui ont permis à la France de traverser sans effondrement la crise financière de 2008, la pandémie de Covid-19, la crise énergétique de 2022. Mais aucun d'entre eux ne remplace ce qui, seul, permettrait un jour de ne plus en avoir besoin : produire à nouveau ce que l'on consomme.

C'est la question que pose le chapitre suivant de Vivre à crédit — et sans doute aussi le prochain billet de ce blog.

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