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mardi 29 mai 2018

Une création monétaire débridée au service des banques et ... des plus riches, mais pas à celui de l'économie


Les statistiques monétaires en disent parfois beaucoup, si l’on prend la peine de les analyser !


Par Bruno Lemaire, ancien doyen associé d’HEC, conseiller communautaire FN à Perpignan

Mon intérêt pour les chiffres, en tant que ci-devant matheux, ne m’a jamais vraiment quitté, même si la politique et l’économie m’en avaient parfois éloigné. Il est vrai aussi que quantité d’experts économistes négligent totalement les données - n’est pas Maurice Allais qui veut - surtout lorsqu’il s’agir de données monétaires. Comme si les théoriciens orthodoxes, à la suite peut être de Friedman, avaient décidé que les questions monétaires étaient sans intérêt, un simple voile (ou un édredon) cachant les réalités profondes de l’économie physique

Quelle erreur ! La monnaie n’aurait peut-être aucun intérêt (dans tous les sens du mot) si l’économie se comportait comme les théoriciens orthodoxes – qui représentent 90% de la profession - le voudraient : à savoir suivant le modèle néo ou néo-néo-classique, un modèle d’équilibre général éventuellement mâtiné d’anticipations « rationnelles », dans lequel l’avenir serait écrit, comme dans la vision laplacienne du monde. Mais, sans même faire référence à l’imprévisibilité « irrationnelle » de Trump, ou aux innovations numériques, par essence imprévisibles, comment croire que l’avenir est déjà en germe dans le présent, et qu’il suffirait de le décoder.

Comment ne pas penser que les décisions, bonnes ou mauvaises, d’un Mario Draghi, d’un Trump, d’un Poutine, voire d’un Macron, n’auront aucune influence sur l’avenir !

Il en est ainsi des décisions monétaires, dont l’impact sur la Bourse, sur la situation des banques, et aussi, hélas, sur l’économie réelle est très loin d’être négligeable.

Pour illustrer cet impact, et ses conséquences, pas toujours anticipées, nous allons prendre ici deux statistiques, portant l’une sur l’évolution de la « monnaie centrale » (l’argent que crée directement la banque de France, dans le cas de la France, ce serait la BCE pour l’Union Monétaire européenne, ou « zone euro ») l’autre sur les billets (en euros) mis à la disposition des « agents économiques » français. Bien entendu, les billets font partie de la monnaie centrale, mais la partie purement scripturale, de plus en plus numérisée ou numérique, est devenue de plus en plus importante au cours des années.

Venons en donc aux chiffres. En mars 2014, la monnaie centrale, ou base monétaire, que nous noterons M0, était de 221.6 milliards d’euros, les billets en circulation en représentant 180 milliards, pour une différence relativement faible de 41,6 milliards.

En mars 2015, M0 n’avait pas augmenté démesurément, et se montait à 235.2 milliards, contre 188.1 milliards pour les billets, pour une différence de 47.1 milliards.

En mars 2016, la base monétaire commence à exploser, alors que la masse des billets augment assez peu. 384.4 milliards pour M0, 192.9 milliards seulement pour les billets, soit une différence passée de 47.1 milliards à 191.5 milliards (presque un quadruplement). Mario Draghi et ses « mesures non conventionnelles » étaient passés par là, Macron étant ministre de l’économie, par ailleurs.

Cet argent « central » n’est pas perdu pour tout le monde. Le bilan des banques commerciales se regonfle (les chiffres du bilan de la banque de France l’indiquent clairement) et la Bourse suit le mouvement, au moment même où l’on explique au « petit peuple » qu’il faudra bientôt se passer d’argent liquide.

La dernière année du mandat de Hollande ne modifie pas la donne (il est vrai que l’influence de la France sur les décisions de la BCE est plus que limitée, hélas). M0 va atteindre en mars 2017 le niveau de 540.2 milliards, soit une augmentation supplémentaire de 156 milliards, la masse des billets se montant à 209.8 milliards, correspondant à une augmentation de 18.3 milliards, 17 fois plus faible que celle de M0.

Les banques commerciales, dites de second rang, en sont fort aises, le « petit peuple » et les PME ne voient pourtant pas la couleur de cette masse d’argent frais. Tout cela pour une stagnation de l’emploi et pour une croissance du PIB inférieure à 2%. Mais où donc est passée cette manne monétaire ? Aucun expert médiatisé ne se pose vraiment la question. Il est vrai que pendant la campagne présidentielle, aller au fond des choses n’est pas la priorité (et ne l’est toujours pas en 2018)

Les derniers chiffres en ma possession, ceux de mars 2018, ne changent pas la tendance, Macron ou pas Macron. M0 a encore augmenté énormément, de 144.2 milliards d’euros (trois fois la dette annoncée pour la SNCF) pour atteindre 684.4 milliards, soit plus de trois fois son niveau d’il y a quatre ans, celui de mars 2014. La masse des billets, elle, reste relativement modeste, en atteignant 215.6 milliards, ce qui correspond à une augmentation de 20% en 4 ans.

Nos experts auto-proclamés en tireront peut-être des conclusions très différentes. Pour ma part, en utilisant du simple bon sens, comment ne pas en déduire que l’argent créé par la Banque de France, conformément aux souhaits de la BCE et de l’U.E., a servi essentiellement à recapitaliser les banques et à rendre plus riches encore les déjà très riches et les spéculateurs, alors que les travailleurs pauvres et « ceux qui ne sont rien » n’ont pas vu grand-chose de ces « largesses ». Va-t-on laisser le monde aller ainsi, au moment même où un commissaire européen vient de dire que c’était au marché de dire aux italiens, et plus généralement aux peuples européens, comment il fallait voter ?

lundi 29 janvier 2018

Quelles priorités pour que re-vive la France?



A qui profitent réellement la mondialisation et le libre-échange débridé, et quels sont les priorités pour que la France n’en soit pas une victime implicite, sinon consentante.

Bruno Lemaire, économiste, ancien doyen associé d'HEC

Même si un véritable débat n’a jamais vraiment eu lieu, que ce soit sur la place publique, dans les médias ou au sein des partis politiques, le fantôme de l’euro et/ou de son éventuelle sortie a hanté les esprits depuis des années, que ce soit parmi les tenants de l’U.E. ou parmi ses adversaires.

Que ce soit voulu, ou non, et que l’euro soit un véritable boulet pour l’économie française, ou un désagrément plus ou moins nocif, voire même un « avantage » comme l’ont prétendu ses créateurs dans les années 1990, lors du référendum de Maastricht, il semble bien que les débats, aussi tronqués ont-ils été, se sont trompé de cible. L’arbre de l’euro et de sa sortie éventuelle a caché une forêt bien plus fondamentale, à savoir les méfaits d’un « laissez fairisme » critiqué en son temps par Maurice Allais.

Pour le montrer succinctement, nous allons prendre deux exemples, celui des échanges commerciaux que nous avons avec la Chine, ainsi que celui des échanges effectués entre la France et les principaux pays exportateurs de pétrole ou de gaz qui n’appartiennent pas à l’Union Européenne, à savoir la Norvège, le Nigeria, l’Arabie Saoudite, le Kazakhstan, le Nigeria, la Russie, l’Azerbaïdjan, l’Angola, l’Algérie et le Qatar. (Petite curiosité: l'Algérie et le Qatar sont les seuls pays 'pétroliers' avec lesquels nous ayons un excédent commercial!)

Rappelons tout d’abord que d’après les chiffres officiels des Douanes françaises, arrêtés fin novembre 2017, le déficit commercial de la France avoisinera, en 2017, 50 milliards d’euros, et que sur ce déficit commercial, plus de 30 milliards sont liés à nos échanges déficitaires avec la seule Chine.

Plusieurs économistes, pas tous du Front National, ont fait remarquer que le déficit commercial de la France n’existait pas avant les années 2000-2003, et que l’instauration de l’euro n’était sans doute pas une simple coïncidence : j’ai moi-même défendu cette thèse, défendue aussi avec conviction et talent par un éminent économiste classé à gauche, le professeur Sapir. Mais cette simple constatation a sans doute manqué l’essentiel, à savoir le développement depuis 20 ans des accords de « libre échange ».

Comment peut-on croire en effet que 60% du déficit de la France serait dû à une mauvaise valorisation de l’euro, ou même au fait qu’il nous soit imposé par l’U.E. en tant que monnaie unique.

Il est pourtant clair que notre déficit vis-à-vis de la Chine a peu à voir avec la valeur de l'€ mais presque tout avec une concurrence déloyale, qui concerne les conditions environnementales, fiscales, sociales – et financières – des travailleurs chinois : s’il en était autrement les fluctuations de l’euro vis-à-vis du dollar, monnaie internationale de référence, auraient eu bien davantage d’impact.
Si notre solde électronique est déficitaire avec la Chine de 14 milliards, si notre solde textile est déficitaire de 9,5 milliards vis-à-vis de la même Chine, à qui fera-t-on croire, même à nos compatriotes matraqués émission après émission par les médias officiels, soit que l’euro en est essentiellement responsable soit, plus encore, que le libre échange total conduit à une mondialisation heureuse ?

On pourrait certes soutenir que c’est notre manque de matières premières, en particulier dans les domaines énergétiques, qui est la cause de notre déficit, sachant que nous importons plus de 60 milliards en gaz et en électricité. Mais cela n’a rien à voir, là encore, avec nos échanges vis-à-vis de la Chine, ce n’est ni le gaz, ni le pétrole que nous vend « l’empire du Milieu ».

Sur ce dernier point d’ailleurs, celui des échanges avec des exportateurs de pétrole ou de gaz, notons qu’en dépit des 60 milliards d’euros que nous coûtent nos importations énergétiques, nous arrivons à équilibrer ces échanges par nos propres exportations, le solde de notre balance commerciale déficitaire, soit 20 milliards, étant essentiellement dû à un déficit de l’ordre de 16 milliards avec l’Allemagne, et de 4 milliards avec la Hollande (essentiellement dus à ses exportations de produits chimiques).

Non, il serait grand temps que l’on comprenne que le libre échange ne fonctionne que dans certains cas, dans une confrontation honnête avec des pays ayant un degré comparable de développement, tant social qu’humain, et qu’il faut, dans le cas contraire, utiliser d’autres procédés, à savoir ici l’arme du protectionnisme intelligent, ciblé en fonction des pays et des secteurs à protéger.
La fameuse théorie du commerce international heureux, à la mode Ricardo, a montré ses limites depuis deux siècles, et plus particulièrement depuis qu’il n’y a plus vraiment de frontières, au moins pour les firmes multinationales et pour les circuits financiers, qui se moquent bien de la nationalité ou même de la souveraineté des consommateurs, et plus encore sans doute de leurs collaborateurs – les fameux 'travailleuses et travailleurs' d’Arlette Laguillier – dès lors qu’ils peuvent tirer profit de tel ou tel investissement ou de telle ou telle délocalisation.

Ce n’est qu’en protégeant nos PME, nos artisans, nos agriculteurs, nos ouvriers contre une concurrence qui n’est ni loyale, ni équilibrée, ni transparente - et qui ne profite qu'aux plus forts, c'est à dire à ceux qui n'ont aucun scrupule à exploiter les plus faibles - , que nous pourrons défendre réellement le bien commun, à savoir les intérêts du plus grand nombre, et pas seulement ceux d’une petite minorité nomade, l’hyper classe dont se gargarisent certains médias. C'est d'ailleurs fort justement la position du Front National. La question de l’euro, aussi intéressante puisse-t-elle être, viendra bien après, et n’aura pas de sens si nous ne retrouvons pas nos frontières, économiques, sociales, politiques.

samedi 27 janvier 2018

Ne nous cachons pas derrière l'arbre de l'euro, regardons la forêt du désastre du libre-échange



Face à un libre-échange débridé, sachons nous protéger intelligemment.

Bruno Lemaire, diplômé d’Harvard, docteur en mathématiques et en sciences économiques

Si l'€ est un boulet, le « laissez fairisme » critiqué par M. Allais est bien pire, vu l’impact du solde négatif, 30 milliards, que la France a vis-à-vis de la Chine, à comparer avec « seulement » les 50 milliards que totalise le déficit commercial (certes abyssal) de la France.

Comment peut-on croire que 60% du déficit de la France (30 milliards sur 50) serait dû à une mauvaise valorisation de l’euro, ou même au fait qu’il nous soit imposé par l’U.E. en tant que monnaie unique, alors que notre déficit vis-à-vis de la Chine a peu à voir avec la valeur de l'€ mais presque tout avec une concurrence déloyale, qui concerne les conditions environnementales, fiscales, sociales – et financières – des travailleurs chinois.

Si notre solde électronique est déficitaire avec la Chine de 14 milliards, si notre solde textile est déficitaire de 9,5 milliards vis-à-vis de la même Chine, à qui fera-t-on croire, même à nos compatriotes matraqués émission après émission par les médias officiels, soit que l’euro en est essentiellement responsable – thèse soutenue par le pourtant éminent économiste, le professeur Sapir- soit, plus encore, que le libre échange total conduit à une mondialisation heureuse ?

On pourrait certes soutenir que c’est notre manque de matières premières, en particulier dans les domaines énergétiques, qui est la cause de notre déficit, sachant que nous importons plus de 60 milliards en gaz et en électricité. Mais cela n’a rien à voir, là encore, avec nos échanges vis-à-vis de la Chine, ce n’est ni le gaz, ni le pétrole que nous vend « l’empire du Milieu ».

Non, il serait grand temps que l’on comprenne que le libre échange ne fonctionne que dans certains cas, dans une confrontation honnête avec des pays ayant un degré comparable de développement, tant social qu’humain, et qu’il faut, dans le cas contraire, utiliser d’autres procédés, à savoir ici l’arme du protectionnisme intelligent, ciblé en fonction des pays et des secteurs à protéger.