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dimanche 15 septembre 2019

DesDettes à taux zéro, arnaque ou nouvelle manne


Des dettes à taux zéro : est-ce génial, ou une arnaque, et si oui, pour qui, et qui en profiterait ?

par Bruno Lemaire, ancien doyen associé d’HEC

Préambule : les grands experts économiques, les « pseudo Nobel » de l’Economie (car le Prix Nobel d’économie n’existe pas, peut être est-ce justifié) nous répètent depuis des décennies que le taux d’intérêt, c’est le prix de l’argent, en corrélation étroite avec le « taux de rendement », c’est-à-dire l’efficacité de l’économie. Mais avec des emprunts à taux zéro, voire à taux négatif, l’argent n’aurait-il plus de prix, et n’y aurait-il plus à espérer de taux de rendement positif associé à des investissements productifs ?

Q. Et si nous commencions par le commencement, à savoir les dettes et son mécanisme ?

Chacun croit savoir ce qu’est un emprunt, et quasiment chacun d’entre nous a sans doute contracté un emprunt au cours de sa vie, pour financer qui un logement, qui une voiture, qui l’extension de son magasin, de son atelier ou de son usine, qui pour acheter tel ou tel outillage, qui encore pour faire face à des difficultés financières passagères (parfois appelées, plus ou moins pudiquement, problèmes de trésorerie). Donc nous sommes tous, plus ou moins, à un moment donné, des emprunteurs.

Q. Mais qui prête cet argent à ces emprunteurs, qui va financer ces dettes, il y a bien des créanciers, non ?

D’un point de vue comptable, c’est évident, si vous empruntez, c’est qu’il y a quelqu’un qui vous prête, mais le créancier, car tel est son rôle, peut avoir de multiples visages, bien loin de l’imagerie traditionnelle rangeant d’un côté les cigales, les personnes qui ont besoin d’argent, et de l’autre côté les fourmis, à savoir les épargnants qui auraient été plus sages.

Q. Et ce n’est pas le cas, d’un côté des fils prodigues, des insensés, de l’autre des gens responsables, des épargnants ?

Hélas, non, même si cela a pu être le cas il y a des décennies, voire des siècles, et même si c’est ce que l’on continue à laisser entendre dans les manuels scolaires destinés aux apprentis économistes, l’essentiel des emprunts ne repose pas sur de l’épargne préalable.

Q. Comment cela. Si j’emprunte un million, il faut bien que quelqu’un me prête ce million, il n’apparaît pas miraculeusement, non ?

Oui et non, en fait, « ON » va vous prêter de l’argent si « ON » pense que vous allez pouvoir rembourser, mais tout va dépendre de ce « ON », de ce créancier

Si votre créancier est un ami, ou une personne privée, il y a un simple transfert d’argent, déjà existant, entre vous et le prêteur, entre vous en tant qu’emprunteur et vôtre créancier

Q. Dans ce cas, on a bien d’un côté une cigale et de l’autre une fourmi, un « dépensier » et un « épargnant » ?

Oui, mais c’est à peu près le seul cas où cela se passe vraiment ainsi. C’était aussi le cas il y a une quarantaine d’années en France, quand votre prêteur, votre créancier, était une caisse d’épargne. A cette époque, les caisses d’Epargne n’avaient pas le droit de vous prêter de l’argent qu’elles n’avaient pas en caisse.

Q. Et maintenant ?

C’est sous Mitterrand, en 1983-1984, que les caisses d’Epargne se transformèrent en banques généralistes, au lieu de simples banques de dépôts. Elles eurent alors la possibilité, comme d’autres banques, de prêter, dans une certaine mesure, de l’argent dont elles ne disposaient pas.

Q. Comment cela ?

Quand vous contractez un prêt auprès d’une banque de crédit, cet organisme vérifie prioritairement que vous allez pouvoir rembourser, mais elle ne va pas, en général, piocher dans le compte d’un autre client pour vous prêter SON argent. Ce sont les crédits qui font les dépôts, et pas le contraire.

Q. Ce qui veut dire ?

Les banques n’accordent pas de crédits, qui vont donc devenir des dépôts pour leurs clients, en fonction de leurs disponibilités mais essentiellement en tenant compte des possibilités de remboursements du client, à un bémol près.

Q. Lequel ?

Ils tiennent aussi compte de la tendance du marché bancaire, en s’efforçant de ne pas prêter proportionnellement plus que leurs concurrents. Keynes avait parlé des banques qui devaient marcher au même pas, pour éviter un déséquilibre entre elles qui conduirait à faire appel à la banque centrale (la seule qui a le droit d’émettre de nouveaux billets)

Q. Mais les banques n’ont quand même pas le droit d’accorder un montant astronomique de prêts, ce montant est nécessairement limité, non ?

Effectivement, les banques doivent constituer des réserves obligatoires, mais qui représentent bien peu de chose par rapport à leur bilan, de l’ordre de 1 à 2% en fonction des périodes. En ce moment, ces réserves obligatoires, pour l’ensemble du système bancaire français, se montent à 24 milliards, pour des réserves effectives 12 fois supérieures, et des dépôts des banques auprès de la banque centrale de plus de 540 milliards.

Q. Il y a donc de la marge, effectivement. Mais qu’est ce qui limite cette offre de prêts, si ce n’est l’épargne disponible ?

C’est la demande « solvable » qui limite l’offre, comme dans le dicton « on ne prête qu’aux riches » (ou aux supposés tels), cette offre ne dépend quasiment pas d’un montant de monnaie qui serait « disponible », ou déjà « épargnée »

Q. Tout va bien alors, pourquoi se préoccuper d’épargner, si je peux avoir tout l’argent que je veux ?

Attention, j’ai parlé de demande « solvable », les banques ne vont donc vous prêter que si elles jugent que vous allez pouvoir rembourser.

Q. Et sinon ?

Les banques, en fait, ne vous prêtent que de la monnaie « bancaire », de la monnaie qui circule essentiellement entre les banques, mais si la BNP prête beaucoup plus, proportionnellement, que le Crédit Agricole, elle risque d’avoir trop de transferts de la monnaie BNP vers la monnaie C.A.

Q. Et alors ?

Pour régler ce différentiel, il va falloir qu’une partie de l’argent (monnaie « vraie » ou monnaie « centrale ») dont la BNP dispose sur son compte à la banque centrale, la Banque de France, soit viré sur le compte du Crédit Agricole

Q. Et si son compte ne suffit pas ?

Elle devra solliciter un prêt auprès de la Banque de France, exactement comme un particulier sollicite un prêt, en cas de difficultés financières, auprès d’une banque commerciale.

Q. Et si la Banque de France refuse ?

En ce cas la banque est en grosses difficultés, voire en liquidation, si ses actionnaires ne remettent pas la main à la poche.

Ce fut le cas en 2015 de plusieurs petites banques italiennes, renflouées par l’état italien par l’intermédiaire d’une recapitalisation de près de 4 milliards d’euros, qui a recapitalisé en 2016 la « Banca Monte dei Paschi di Siena », troisième banque du pays, pour une facture de 6,6 milliards d'euros.

Ce fut aussi le cas en Espagne, en 2017, pour la « Banco Popular », rachetée pour un euro par la Banque de Santander. On se souvient aussi de la faillite de Lehman Brothers, qui elle n’était pas une banque de dépôt mais une banque d’investissements, dont la faillite a été due à de très mauvais investissements plutôt qu’à des emprunts imprudemment accordés

Q. Cela montre bien qu’une banque commerciale peut faire faillite, si elle accorde trop de crédits ?

Ces cas sont extrêmement rares, et ne se produisent d’ailleurs plus dans la mesure où les banques centrales, BCE et Banque de France, inondent depuis 2015 le marché monétaire de liquidités, entre 40 et 80 milliards mensuels pour l’U.E., et de l’ordre de 8 à 12 milliards pour la France seule, milliards que l’on retrouve d’ailleurs presque aux ¾ sur les comptes de dépôt des banques commerciales françaises auprès de la banque de France.

Q. Mais cela peut quand même arriver, vos exemples précédents le prouvent !

Certes, et un exemple simple va vous montrer que certaines banques françaises se trouvent sur le fil du rasoir.

Ainsi, en 2012, la BNP, l’une des 4 plus grandes banques françaises, avait un bilan (à l’actif comme au passif, bien sûr) qui se montait à 1842,361 milliards d’euros

Q. Quasiment 90% du PIB français de 2012

Tout à fait. Mais intéressons nous à certains postes de son actif, 260 milliards de titres, 330 milliards de prêts à ses clients, et 386 milliards de prêts à d’autres banques, les 867 autres milliards correspondant à divers autres postes

Au passif, pour équilibrer tout cela, en sus de dettes diverses, la BNP n’avait que 45 milliards de fonds propres, une fois déduite la perte constatée de près de 6,5 milliards.

Q. 45 milliards, à peine 2.5% du total de son passif, c’est risqué, non ?

Oui et non, mais ce risque est davantage lié aux « contreparties » qui figurent à son actif. De fait, 3 dangers peuvent se présenter, et parfois de façon simultanée, une baisse des titres (obligations « souveraines » sur d’autres pays, Grèce, Espagne, Italie, ou actions d’entreprises), un défaut de remboursement de certains clients (voir la crise dite des « subprimes »), particuliers ou entreprises, ou encore la faillite d’une autre banque (cf.  « Banco Popular » en Espagne,)

Si le total de cette partie d’actif avait diminué de plus de 45 milliards (moins de 5% de ces 976 milliards) la BNP se serait retrouvée en situation d’insolvabilité

Q. C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que ses capitaux propres se seraient retrouvés « négatifs » et, pour la sauver, il aurait fallu soit la recapitaliser (voir ce qui s’est passé pour des banques italiennes) soit la racheter (comme la banque de Santander rachetant pour un euro la « Banco Popular »).

Q. Mais si une banque fait faillite, que se passe-t-il, que deviennent ses créanciers (puisque toute banque a des dettes, à son passif, non ?)

Dans le passé, c’étaient les actionnaires qui perdaient tout, mais, maintenant, il est prévu qu’en plus de cela, les déposants, petits ou grands, peuvent perdre une partie de leurs dépôts. Par ailleurs, « heureusement », « ON » pense avoir trouvé la parade infaillible, pour empêcher que de telles situations se produisent, à savoir inonder le marché bancaire de liquidités.

Q. Pouvez-vous préciser !

Prenons le cas, hypothétique, dans lequel la BNP de 2012 aurait vu ses titres perdre « virtuellement » de la valeur, valeur qui serait passé, potentiellement, de 260 milliards à 210 milliards, soit une perte de 50 milliards.

Q. Dépôt de bilan, alors, pour la BNP ?

Oui et non. Comme on dit souvent chez les financiers ou les spéculateurs, une perte n’est effective que quand elle est actée. Avec les nouvelles mesures accommodantes de la BCE, le « quantitative easing » à l’européenne, il aurait suffi que la BCE décide de racheter ces obligations douteuses, pour ne pas dire pourries, à sa valeur nominale, mais pas « réelle », pour 260 milliards (voire 255 milliards, pour « gronder » un peu la BNP)

Q. Et ces obligations douteuses se seraient alors retrouvées, pour 255 milliards, au bilan, à l’actif, de la BCE, ou de la BdF ?

Effectivement, et, pour équilibrer les bilans, à la BdF il y aurait eu, à son passif, 255 milliards sur le compte de la BNP (en fait, dans la réalité, ces rachats, définitifs ou provisoires dans le cas de « mise en pension », se font sur plusieurs mois, ces « facilités » n’ayant jamais dépassé 80 milliards mensuels, soit un peu moins de mille milliards annuels)

Q. En fait, ces 255 milliards, ce serait de la nouvelle monnaie, de la « monnaie centrale »

Tout à fait. Pour rééquilibrer le bilan hypothétique de la BNP, ces 255 milliards grossiraient le poste « caisse » (en attendant une autre utilisation) de son actif, le poste « titres » étant ramené à zéro, et, au passif, il y aurait 5 milliards de moins (la perte réalisée) dans ses capitaux propres.

Quant à la monnaie centrale hypothétiquement créée, elle resterait, pour le moment, dans le système bancaire, banques privées plus banque centrale, mais cela peut aussi permettre, non seulement de sauver les banques commerciales concernées, mais de profiter aussi à d’autres agents économiques

Q. Et cela marche ?

Plus ou moins. Cela a permis effectivement de sauver certaines banques de la faillite, mais cet argent supplémentaire, lorsqu’il quitte les réserves des banques, se traduit essentiellement par des augmentations de prix dans l’immobilier et sur le marché des actions.

En revanche 90% des agents économiques, les citoyens « lambdas », n’en voient pas vraiment la couleur. En fait une inflation insidieuse se développe ainsi, par une hausse des prix d’actifs, physiques ou financiers.

Q. A-t-on quelques statistiques sur ce phénomène, et sur cette création monétaire qui ne veut pas dire son nom ?

Entre mars 2015, début du Q.E. « européen », et mars 2019, la base monétaire française (M0, l’agrégat monétaire qui n’intéresse plus les experts !) a été multiplié par 3,5 (350% d’augmentation !) en passant de 235 milliards à 793 milliards : 558 milliards, 10 fois le déficit français annuel, une paille

Q. Mais où est passée cette « manne »

 Pas dans l’économie réelle, en tout cas, puisque le PIB, la somme des dépenses annuelles, a augmenté en moyenne (valeur déduite de l’inflation) de moins de 1%.

On retrouve là les réflexions récentes de l’iconoclaste Olivier Delamarche, qui parlait lui des USA, et qui dénonçait l’augmentation vertigineuse de dettes (car la monnaie ainsi créée représente bien des dettes nouvelles) qui doivent augmenter de 7 à 8% pour engendrer un petit 1% de croissance.

Cette inefficacité, au moins sur le plan économique – d’un point de vue des banques, il en va différemment, ainsi que pour les détenteurs d’actions ou de biens immobiliers – peut d’ailleurs se voir dans d’autres chiffres issus des comptes de la Banque de France

Ainsi, cette augmentation en 4 ans, mars 2015 à mars 2019, de 558 milliards s’est accompagnée de 40% moins d’augmentation dans les dépôts à vue des clients des banques privées (361 milliards), et d’une augmentation du même ordre de grandeur (359 milliards) des réserves des banques privées auprès de la BdF (passées de 119.7 à 478.7 milliards après un maximum de 514.7 en décembre 2018)

Q. Et quid des billets, les « espèces », le cash, directement utilisés dans la vie courante ?

De fait les différents états de l’U.E. font tout ce qu’ils peuvent pour réduire l’utilisation et la circulation des billets. Ces billets qui représentaient encore, en mars 2015, 70% de la base monétaire n’en représente plus maintenant, 4 ans après, que 30%. Il est vrai que si le numéraire est utilisé encore dans la vie courante, pour 80% des transactions, il ne représente plus que de l’ordre de 3% du montant des transactions officiellement recensées.

Mais tous ces chiffres confirment que le « quantitative easing », s’il a profité au système bancaire, a eu très peu d’impact positif sur la vie de la majorité des français

Q. Cela étant, même si les banques ne sont pas raisonnables, elles trouvent presque toujours un sauveur auprès de la banque centrale. Qu’est ce qui empêche alors la banque centrale de continuer de créer toujours davantage de monnaie ?

Les banques privées, si on leur rachète leurs créances douteuses, y perdent cependant toujours un peu, c’est mauvais pour leur rentabilité, pour leur image, et parfois pour leurs dirigeants. Souvenez vous que dans le cas hypothétique de la BNP, le rachat de 260 milliards de créances supposées douteuses lui aurait coûté 5 milliards, pour des capitaux propres de 45 milliards, cela aurait fait un peu désordre. Souvenons-nous aussi du cas Kerviel, licencié pour avoir fait perdre (magnifique bouc émissaire ?) plus de 4 milliards à la société Générale.

Mais revenons au cas des banques centrales

Q. Oui, qu’est ce qui peut limiter l’action des banques centrales, et en particulier de la BCE ?

Rien ne saurait limiter son action, si elle était seule au monde (c’est aussi pour cette raison que la FED s’est longtemps crue autorisée à faire n’importe quoi, vu le poids de l’économie des USA dans le commerce mondial), mais ce n’est pas le cas. L’UE n’a ni la puissance des USA, ni celle de la Chine, et la zone Euro ne représente d’ailleurs que 17 pays des 27 ou 28 pays de l’U.E. On l’oublie trop souvent, mais une création monétaire inconsidérée, qui ne correspondrait pas à une richesse économique réelle, ne peut conduire qu’à des catastrophes

Q. Un peu comme lorsqu’une banque privée prête trop par rapport à une autre banque privée, relativement à sa part de marché ?

Oui, on peut dire cela. En fait une monnaie a deux impacts, un impact intérieur, que nous reverrons ultérieurement, et un impact extérieur

Si la BCE crée plus de monnaie que la FED ou la banque centrale de Chine ou du Japon, sa monnaie va se dévaloriser par rapport à celle des autres pays, du moins dans une situation que les économistes, dans leur jargon, qualifient de « Ceteris Paribus » !

Q. C’est-à-dire ?

En supposant que rien d’autre ne change (toutes choses égales par ailleurs) si une monnaie devient relativement plus importante qu’une autre, cela va avoir un impact sur les échanges commerciaux.

Prenons à cet effet un exemple, avec seuls 4 pays ou groupes de pays qui échangent entre eux, à savoir les USA, la Chine, le Japon et l’U.E. (cela représente d’ailleurs 80% des échanges mondiaux réels, mais c’est juste un exemple)

Supposons que pour un montant donné de leurs diverses monnaies respectives, par exemple 10 000 milliards de dollars, 10 000 milliards d’euros, 80 000 milliards de yuans (actuellement il faut un dollar pour acheter 7,8 yuans) et 1000 000 milliards de yens (un million de milliards de yens, le dollar valant 108yens) les échanges soient équilibrés, c’est-à-dire que les importations et exportations soient  égaux deux à deux, entre l’U.E. et les USA, entre l’U.E. et la Chine, entre l’U.E. et le Japon, etc.

Si maintenant les banques centrales respectives, pour diverses raisons, augmentent ou contractent davantage que leurs partenaires leurs masses monétaires, par exemple s’il y a plus de dollars et relativement moins d’euros, l’équilibre sera rompu

Pour qu’il puisse se rétablir, il faudrait que la valeur du dollar diminue et la valeur relative de l’euro remonte. Le dollar sera devenu moins intéressant, moins cher que l’euro, et inversement dans le cas contraire

Bien entendu, le raisonnement serait le même si on partait d’une situation initiale déséquilibrée sachant que globalement, évidemment, au niveau mondial les échanges sont nécessairement équilibrés, puisque le total des importations est nécessairement égal au total des exportations, ce qui impose que les flux financiers entre les différents groupes de pays compensent les éventuelles faiblesses économiques.

Q. Je ne suis pas sûr de comprendre

Si les USA achètent plus à la Chine qu’elle ne lui vend, il va bien falloir que la Chine reçoive plus d’argent des USA qu’elle ne lui en donne. Soit la Chine va s’enrichir en dollars, soit elle va s’enrichir en yuans, mais dans les deux cas le yuan va avoir tendance à s’apprécier, et le dollar à se déprécier. La Chine pourra d’ailleurs éventuellement utiliser ses dollars pour acheter des biens, immobiliers ou industriels, aux USA, si la législation le lui permet

Bien entendu, la situation est plus compliquée que cela, car les divers rééquilibrages vont être plus ou moins rapides, selon que le régime des changes est fixe (parités fixées) ou variables, mais le principe reste le même.

Q. C’est le principe qui dit qu’un pays en excédent commercial voit sa monnaie s’apprécier, et l’inverse pour un pays en déficit !

Il y a d’autres facteurs, comme la situation privilégiée des USA, qui imposent sur la plupart des marchés que ce soit le dollar qui soit la monnaie utilisée (par exemple sur l’essentiel des marchés du pétrole et du gaz) mais le principe reste celui-là. La valeur internationale de la monnaie dépend principalement de 2 facteurs, l’état du commerce international, et le montant de monnaie, la « masse monétaire »

Q. Le deuxième facteur, la masse monétaire, contraignant donc les banques centrales à se surveiller et à ne pas émettre relativement trop de monnaie « nationale »

C’est cela. Mais oublions, au moins provisoirement, le contexte international (on peut toujours supposer que toutes les banques centrales fonctionnent un peu de la même façon, et évitent des excès, au moins les unes par rapport aux autres)

Supposons donc maintenant qu’il n’y ait qu’une seule banque centrale, et qui va donc émettre à sa guise de la nouvelle monnaie, sans contraintes extérieures.

Deux questions se posent alors, ou devraient se poser, quel montant va être émis par la banque centrale, en sus de la monnaie déjà existante, et quelles sont les raisons pour le faire (et pour limiter, ou non, cette émission)

Q. On peut aussi s’interroger sur les éventuels bénéficiaires de ces largesses, et qui peut éventuellement être pénalisé.

Certes, mais traitons déjà les deux premières questions, qui sont d’ailleurs liées, et qui permettront aussi de comprendre qui seront, ou pourraient être, les perdants et les gagnants de ces pratiques monétaires

Q. On dit parfois que la monnaie est le sang d’une économie, faut-il considérer que la banque centrale est en fait une banque du sang ?

Je crains dans ce cas qu’elle n’apparaisse plus comme un vampire que comme un bienfaiteur.

Mais quitte à choisir une comparaison je dirais que la monnaie est plus une énergie qu’autre chose, et qu’il faut donc s’interroger sur la source de cette énergie, qui n’est évidemment pas inépuisable même si certains veulent nous le faire croire, ou le croire peut-être eux même

Revenons donc au mécanisme original de création monétaire, la banque va inscrire dans son bilan, au passif le montant nouvellement créé, et à son actif la « garantie » correspondante, le « collatéral », qui sera le plus souvent une obligation d’état (bon du trésor par exemple) ou une autre valeur jugée fiable.

Q. Mais on sait bien que ce n’est pas toujours le cas

Effectivement, le mécanisme de collatéral fiable peut être faussé, voire complètement galvaudé, comme on l’a vu dans l’exemple hypothétique d’une banque commerciale, comme la BNP, qui aurait à son actif des créances ou des garanties fort peu fiables, par exemple des obligations d’Argentine (ou les tristement fameux emprunts russes de nos grands ou arrière-grands parents) et qui tenterait de faire racheter cette créance par une autre banque ou par une banque centrale complaisante.

Patate chaude, mistigri, bonneteau, quelle que soit l’expression, tout est permis pour se défaire d’un « collatéral » douteux ou, à l’inverse, pour acquérir un actif à prix cassés ou pour faire croire au chaland qu’il va faire la bonne affaire de sa vie.

Q. Oui, mais dans le cas d’une banque centrale, ce n’est plus possible, faute de « super banque centrale »

Effectivement, les masques sont tombés, puisque depuis 2015 le président de la BCE a annoncé explicitement qu’il émettrait autant de milliards d’euros qu’il faudrait, au taux d’intérêt aussi faible que nécessaire, pour « soutenir l’économie », et cela, sans aucun contrôle, puisque la BCE est indépendante, et son président est nommé pour huit ans, sans possibilité de le démettre. L’actuel président, Mario Draghi, quittera son poste le 1/11/2019 et devrait être remplacée par C. Lagarde.

Q. Ce « soutien à l’économie » a-t-il été efficace ?

Tout dépend pour qui.

L’euro, que l’on croyait menacé, a tenu mais vu que la plupart des banques centrales, en particulier celle du Japon et des USA, ont fait la même chose, c’est à dire émettre tant et plus de monnaie, et donc en contre-partie de plus en plus de créances pour le moins douteuses, cela n’est guère étonnant. C’est seulement si des banques centrales puissantes se mettaient à procéder autrement que l’équilibre des grandes monnaies internationales pourrait être menacé.

Q. Si je vous comprends bien, c’est prioritairement l’euro qu’il fallait protéger ?

Oui, mais pas seulement, il fallait aussi protéger les banques, dont la structure du bilan (trop de dettes relativement à leurs capitaux propres) était plus que fragile et, au-delà, tout le système financier.

Q. Mais est ce vraiment bon pour les banques, de l’argent qu’il faut prêter sans intérêt, ou à intérêt négatif ?

On arrive là au cœur du sujet, au moins en ce qui concerne les taux d’intérêt.

Il est vrai que les banques ne vont pas gagner d’argent en prêtant de l’argent à taux zéro, voire à taux négatif, mais si cela leur permet de pouvoir se défaire de leurs créances douteuses à moindre cout (elles préfèrent en effet payer 0.5% sur les fonds qu’ils reçoivent de la banque centrale que perdre 5 ou 10% sur leur créances)

Q. Ce qui aurait pu mettre sérieusement en doute leur solvabilité…

Effectivement. Par ailleurs, avec la pression mise sur les agents économiques pour réduire au maximum l’usage des espèces, billets ou pièces, les banques risquent de moins en moins une panique bancaire qui verrait leurs déposants se ruer pour retirer leurs dépôts (plus de 1100 milliards pour la France) de leurs banques

Q. Pourtant, avec seulement 230 milliards de billets, cela poserait vite un problème de liquidités, non ?

Le système bancaire l’a prévu, puisque maintenant, pour retirer plus de 1000 ou 1500 euros en liquide, il faut en général prévenir sa banque plusieurs jours à l’avance, tout en expliquant à quoi ce retrait va être destiné, ce qui rend beaucoup plus difficile une éventuelle crise de liquidités, c’est-à-dire le cas où une banque n’aurait plus assez de billets pour répondre à la demande de numéraire.

Q. En somme « notre » argent ne nous appartient plus vraiment, même s’il a été acquis tout à fait légalement, ne fut-ce que par le versement de nos salaires ou de nos prestations sociales !

Effectivement, on peut dire cela. En tout cas, les paniques bancaires des siècles passés sont presque impossibles à se produire, même si la Deutsch Bank y a échappé très récemment, du moins sous la forme d’un retrait massif d’espèces.

Q. Tout va bien alors, au moins pour les banques ?

Pas vraiment, car même si les déposants ne peuvent retirer facilement leur argent sous forme d’espèces, ils peuvent aussi tenter de le transférer sur une banque qu’ils jugeraient moins exposée. Mais là encore les banquiers ont pensé à une parade.

Q. Laquelle ?

Faire en sorte que les virements de compte à compte soient limités en montant, et ne soient pas instantanés. Ils pensent ainsi avoir le temps de voir venir, au moins pendant quelques jours. Ce qui les préoccupe bien davantage, comme nous l’avons vu, c’est si de gros postes de leur actif perdaient soudainement de leur valeur de leur valeur, un crac financier précédant cette fois un crac monétaire.

Dans ce cas, une diminution nominale de la valeur de leurs actifs conduirait à une diminution symétrique de leur passif, donc à une perte qui se concrétiserait par une diminution de la valeur de leurs capitaux propres, voire à une disparition de ceux-ci

Q. D’où une nécessaire recapitalisation, seule possibilité pour éviter une faillite ?

Ou bien, avant cela, des dons, cachés sous forme de rachats d’obligations très douteuses, pour ne pas dire pourries, par une banque centrale complaisante. En reprenant l’exemple fictif de la BNP, si 260 milliards de traites perdaient 10% de leur valeur, d’où une perte effective de 26 milliards (la moitié de ses capitaux propres), ses dirigeants préféreraient de loin vendre ces traites à la BCE, quitte à perdre 4 ou 5 milliards, et récupérer à leur actif, en compte courant, ces 255 ou 256 milliards

Q. La banque centrale se retrouvera donc avec ces traites douteuses à son actif, et le compte courant de la BNP augmenté d’autant à son passif ! Tout va bien donc…

C’est du moins ce qu’on essaye de nous faire croire, alors que des montants considérables d’argent ont été injectés dans l’économie européenne (du moins pour les 17 pays « bénéficiant » de l’euro), et plus particulièrement dans le système bancaire français.

Q. Sans oublier ces prêts à taux zéro, voire négatifs

En fait les banques elles-mêmes se retrouvent avec des capitaux importants déposés auprès de la banque centrale, ce qui leur coute 0.5% chaque année, d’où leur offre de crédits à 0 ou 1% aux entreprises, ou aux particuliers

Q Ou à l’état !

Pour l’état, c’est indirect, car la banque centrale ne peut prêter directement à l’état depuis les traités de Maastricht et de Lisbonne.

Pour de tels prêts l’agence France Trésor s’adresse aux marchés financiers, par l’intermédiaire de « primary dealers », ou SVT (spécialistes en valeurs du Trésor), en fait 18 grandes banques internationales dont 4 banques françaises (BNP Paribas, Natixis, Société générale, Crédit agricole).

Q. Il suffit ensuite aux banques « SVT » de revendre de gré à gré les obligations d’Etat de la France à la BdF pour que la boucle soit bouclée

Effectivement. Mais l’argent « facile » et si peu cher, a aussi d’autres effets, dont le côté négatif, aussi pernicieux soit-il, est rarement mis en évidence, comme si on avait trouvé la pierre philosophale de l’économie, le « truc » pour changer du plomb en or, grâce à cette monnaie facile et surabondante

Q. Comment cela

Le bon sens populaire qui, pour une fois est mis en défaut, a toujours pensé, comme d’ailleurs les prétendus experts économiques, que pour emprunter de l’argent il fallait qu’il y ait des épargnants, qui ne prêteraient de l’argent que si c’était intéressant pour eux. Avec des prêts à taux très faible, ou nul, voire négatif, on pourrait donc imaginer que le nombre de prêteurs se réduise comme peau de chagrin.

Q. Et ce n’est pas le cas ?

Pas vraiment, au moins pour les banques, pour des raisons déjà exposées, puisque quand elles perçoivent de l’argent à -0.5% - elles sont d’ailleurs parfois fermement poussées, en tant que SVT, à se porter acquéreur d’obligations d’état à taux négatif -  cela reste rentable de prêter à 0,5 ou 1%

Pour les « petits » épargnants, il en va sans doute différemment, car pourquoi économiser si ces économies sont régulièrement dépréciées

Q. L’euthanasie du rentier, comme disait Keynes à propos de l’inflation, ce n’est pas si mal !

Sauf que dans le contexte actuel c’est aussi l’euthanasie de simples épargnants, et plus généralement de tous les petits emprunteurs. L’immobilier grimpe, d’autres actifs aussi, mais pas le pouvoir d’achat. En fait, tout se passe comme s’il y avait inflation (au sens de hausse des prix), ce qui serait logique avec une telle inflation monétaire, mais ce n’est le cas que dans l’immobilier ou pour d’autres actifs presque inaccessibles pour la classe populaire et la classe moyenne, c’est-à-dire pour 90% de la population.

De plus, rappelons-nous que contrairement à ce que l’on pourrait penser, on est dans le cas où la monnaie prêtée dépasse de loin la monnaie collectée, puisque « ON » prête beaucoup plus qu’on ne collecte, ce qui se caractérise par les « pratiques accommodantes », ou « quantitative easing » de la BCE et donc de la Banque de France.

Q. On n’a donc plus la fameuse égalité I = S ou encore Investissement = Epargne, il faudrait rajouter à S (l’Epargne) la monnaie nouvellement créée ?

Si c’était le cas, c’est-à-dire si l’épargne plus la nouvelle monnaie servait pour l’investissement, il n’y aurait qu’un moindre mal, mais la situation est bien pire encore

De fait cette nouvelle monnaie (qui déprécie nécessairement la monnaie existante, celle que possède ceux qui ne sont sinon rien, du moins pas grand-chose) sert relativement peu au financement d’infrastructures d’usines, de commerces, d’équipements divers, mais bien plus à la spéculation.

Les prix de l’immobilier ont doublé depuis 2000 : cela correspond, sur 19 ans, à une inflation annuelle immobilière de l’ordre de 3.8% bien supérieure à la prétendue hausse des prix du panier de la ménagère qui n’aurait été que de 1%, voire inférieure)

Cela montre bien que certains ont pu trouver les fonds nécessaires pour enchérir ou surenchérir afin d’acquérir ces logements, m^me si cette augmentation est aussi partiellement due au manque de logements neufs.

Q. Si je comprends bien, l’argent nouvellement créé n’a pas servi à construire de nouveaux logements, du moins pas assez, mais très souvent à en acquérir des anciens !

C’est cela, et on pourrait dire la même chose pour le manque d’investissements en infrastructure, pour l’industrie, pour les transports, pour l’agro-alimentaire, …

De fait, quand on s’intéresse au PIB qui n’est, redisons-le, que la somme des dépenses faites au cours d’une période donnée, la construction d’une maison d’1 million ne contribue pas davantage au PIB que le fait de revendre 2 millions un bien que l’on aurait acheté 1 million l’année précédente. Le PIB mesure la réalisation d’opérations de négoce, rien d’autre.

En simplifiant à peine, on pourrait donc dire que  toutes ces innovations monétaires dont Mario Draghi semble si fier n’ont servi qu’à protéger les banques de la faillite, mais peut-être pas éternellement, tout en permettant aux plus aisés de faire des profits considérables sur certains actifs, immobiliers et actions pour l’essentiel, tout en rendant la vie de plus en plus difficile à la majorité de la population, qui n’a pas accès aux « largesses » des banques pour tenter de consommer plus que ce que leur rémunération de simple salarié ou artisan leur permettrait.

Q. Je croyais que le pouvoir d’achat moyen était en progression, et que cette hausse serait même de 1.5% pour 2019 ?

C’est un mensonge éhonté, pour 2019 comme pour les décennies précédentes.

Il peut évidemment y avoir des fluctuations d’une année sur l’autre, mais les chiffres montrent que le niveau de vie moyen, si tant est que la notion de moyenne a un sens dans ce cas-là, n’a pas progressé depuis 40 ans, en dépit des progrès techniques. Il est vrai que le fait que le prix de l’immobilier ne soit pas pris en compte par l’INSEE dans le calcul de la hausse des prix tente de dissimuler ce phénomène.

De plus, en ce qui concerne 2019, n’importe quel écolier devrait comprendre que si le PIB, quelles qu’en soient ses imperfections de cet indicateur, n’augmente que de 2.7% (prévisions pour 2019) soit 1.3% hors prétendue inflation, le PIB par habitant, lui ne peut monter réellement que de 0.7% (en tenant compte d’une augmentation démographie, hors immigration clandestine, de 0.5%)

Q. Avec 0,7% on est donc déjà bien loin des chiffres annoncés en avril 2019 par le gouverneur de la Banque de France

De plus, si l’on tient compte de l’inflation réelle, en y incluant l’inflation immobilière annuelle de 3.8%  et sachant que l’immobilier représente de l’ordre de 25% dans les dépenses de consommation des ménages, on arrive à une inflation réelle, même avec les chiffres optimistes de l’INSEE, de 2%, et non de 1.2%

Q. Ce qui annule complètement la prétendue hausse de pouvoir d’achat prévue pour 2019

Effectivement.

En conclusion, au moins provisoire, de ce billet, on peut donc dire qu’en dehors de quelques privilégiés, cette émission continue de nouvelle monnaie – comme si on pouvait imaginer que sa source serait intarissable (ou même qu’il n’y avait aucune source et que la monnaie se recréait perpétuellement sans jamais perdre des sa valeur) -- ne peut que conduire à de plus en plus de précarité pour l’essentiel de la population

Sachant que, par ailleurs, le déficit public va grandissant, ce qui exige, pour le financer, des taux d’intérêt proches de zéro, on voit mal comment ce surendettement peu se terminer autrement que par une catastrophe

Et nous ne parlons pas ici du déficit commercial vertigineux de la France, ne fut ce que par rapport à la Chine, qui exigerait, sans changement complet de la politique industrielle et commerciale, que le taux de change de la monnaie française diminue relativement au yuan, ce qui est impossible tant que la France restera dans la zone euro.

Q. Ce serait donc essentiellement une création intempestive de la monnaie jamais vraiment adossée à des collatéraux fiables, à une réelle richesse, à des choses tangibles et non à des « espérances », qui serait la cause de tous les maux actuels.

Disons que si on ne comprend pas ce fait, on se condamne à l’impuissance dans le domaine économique, et aussi social

Comme l’écrit excellement Marc Dugois , tant que l’on refusera d’admettre ou de comprendre que «  Toute vraie monnaie est une richesse déjà constatée qui transporte avec elle une part de la vie passée du groupe », en d’autres termes qu’une monnaie ne peut se valoriser par anticipation mais doit reposer sur une réalité déjà constatée,  l’émission de fausse monnaie n’est pas près de s’arrêter, avec des conséquences toujours plus graves pour la majorité des acteurs économiques. Ce qui ne peut que finir très mal.

Q. Sans oublier un « petit » détail, ces dettes himalayennes qui figurent pour bonne part maintenant, tant à l’actif des banques commerciales qu’à celui de la banque centrale, il faudra peut-être un jour songer à vraiment les rembourser. Il est vrai qu’on ne pourra que constater alors, enfin, que c’est de la « monnaie de singe », comme le diraient Pierre Jovanovic ou Charles Sannat, et qu’elles ne correspondent pas à la richesse qu’elles sont censées représenter.

mardi 29 mai 2018

Une création monétaire débridée au service des banques et ... des plus riches, mais pas à celui de l'économie


Les statistiques monétaires en disent parfois beaucoup, si l’on prend la peine de les analyser !


Par Bruno Lemaire, ancien doyen associé d’HEC, conseiller communautaire FN à Perpignan

Mon intérêt pour les chiffres, en tant que ci-devant matheux, ne m’a jamais vraiment quitté, même si la politique et l’économie m’en avaient parfois éloigné. Il est vrai aussi que quantité d’experts économistes négligent totalement les données - n’est pas Maurice Allais qui veut - surtout lorsqu’il s’agir de données monétaires. Comme si les théoriciens orthodoxes, à la suite peut être de Friedman, avaient décidé que les questions monétaires étaient sans intérêt, un simple voile (ou un édredon) cachant les réalités profondes de l’économie physique

Quelle erreur ! La monnaie n’aurait peut-être aucun intérêt (dans tous les sens du mot) si l’économie se comportait comme les théoriciens orthodoxes – qui représentent 90% de la profession - le voudraient : à savoir suivant le modèle néo ou néo-néo-classique, un modèle d’équilibre général éventuellement mâtiné d’anticipations « rationnelles », dans lequel l’avenir serait écrit, comme dans la vision laplacienne du monde. Mais, sans même faire référence à l’imprévisibilité « irrationnelle » de Trump, ou aux innovations numériques, par essence imprévisibles, comment croire que l’avenir est déjà en germe dans le présent, et qu’il suffirait de le décoder.

Comment ne pas penser que les décisions, bonnes ou mauvaises, d’un Mario Draghi, d’un Trump, d’un Poutine, voire d’un Macron, n’auront aucune influence sur l’avenir !

Il en est ainsi des décisions monétaires, dont l’impact sur la Bourse, sur la situation des banques, et aussi, hélas, sur l’économie réelle est très loin d’être négligeable.

Pour illustrer cet impact, et ses conséquences, pas toujours anticipées, nous allons prendre ici deux statistiques, portant l’une sur l’évolution de la « monnaie centrale » (l’argent que crée directement la banque de France, dans le cas de la France, ce serait la BCE pour l’Union Monétaire européenne, ou « zone euro ») l’autre sur les billets (en euros) mis à la disposition des « agents économiques » français. Bien entendu, les billets font partie de la monnaie centrale, mais la partie purement scripturale, de plus en plus numérisée ou numérique, est devenue de plus en plus importante au cours des années.

Venons en donc aux chiffres. En mars 2014, la monnaie centrale, ou base monétaire, que nous noterons M0, était de 221.6 milliards d’euros, les billets en circulation en représentant 180 milliards, pour une différence relativement faible de 41,6 milliards.

En mars 2015, M0 n’avait pas augmenté démesurément, et se montait à 235.2 milliards, contre 188.1 milliards pour les billets, pour une différence de 47.1 milliards.

En mars 2016, la base monétaire commence à exploser, alors que la masse des billets augment assez peu. 384.4 milliards pour M0, 192.9 milliards seulement pour les billets, soit une différence passée de 47.1 milliards à 191.5 milliards (presque un quadruplement). Mario Draghi et ses « mesures non conventionnelles » étaient passés par là, Macron étant ministre de l’économie, par ailleurs.

Cet argent « central » n’est pas perdu pour tout le monde. Le bilan des banques commerciales se regonfle (les chiffres du bilan de la banque de France l’indiquent clairement) et la Bourse suit le mouvement, au moment même où l’on explique au « petit peuple » qu’il faudra bientôt se passer d’argent liquide.

La dernière année du mandat de Hollande ne modifie pas la donne (il est vrai que l’influence de la France sur les décisions de la BCE est plus que limitée, hélas). M0 va atteindre en mars 2017 le niveau de 540.2 milliards, soit une augmentation supplémentaire de 156 milliards, la masse des billets se montant à 209.8 milliards, correspondant à une augmentation de 18.3 milliards, 17 fois plus faible que celle de M0.

Les banques commerciales, dites de second rang, en sont fort aises, le « petit peuple » et les PME ne voient pourtant pas la couleur de cette masse d’argent frais. Tout cela pour une stagnation de l’emploi et pour une croissance du PIB inférieure à 2%. Mais où donc est passée cette manne monétaire ? Aucun expert médiatisé ne se pose vraiment la question. Il est vrai que pendant la campagne présidentielle, aller au fond des choses n’est pas la priorité (et ne l’est toujours pas en 2018)

Les derniers chiffres en ma possession, ceux de mars 2018, ne changent pas la tendance, Macron ou pas Macron. M0 a encore augmenté énormément, de 144.2 milliards d’euros (trois fois la dette annoncée pour la SNCF) pour atteindre 684.4 milliards, soit plus de trois fois son niveau d’il y a quatre ans, celui de mars 2014. La masse des billets, elle, reste relativement modeste, en atteignant 215.6 milliards, ce qui correspond à une augmentation de 20% en 4 ans.

Nos experts auto-proclamés en tireront peut-être des conclusions très différentes. Pour ma part, en utilisant du simple bon sens, comment ne pas en déduire que l’argent créé par la Banque de France, conformément aux souhaits de la BCE et de l’U.E., a servi essentiellement à recapitaliser les banques et à rendre plus riches encore les déjà très riches et les spéculateurs, alors que les travailleurs pauvres et « ceux qui ne sont rien » n’ont pas vu grand-chose de ces « largesses ». Va-t-on laisser le monde aller ainsi, au moment même où un commissaire européen vient de dire que c’était au marché de dire aux italiens, et plus généralement aux peuples européens, comment il fallait voter ?