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jeudi 11 septembre 2014

Double imposture des experts du Monde à propos des dettes et de l'Euro


Par Bruno Lemaire, club Idées Nation.


Avertissement : Deux articles, parus à deux dates différentes, l’un le 18 août et l’autre le 4 septembre, ont pu jeter un  certain trouble dans le monde politique. Le premier, signé par Maxime Vaudano, journaliste au Monde, tentait de remettre en cause la position du Front National sur l’impact sur les dettes publiques qu’aurait la sortie de l’Euro.
Le deuxième, présenté sous forme de tribune et cosigné par deux étudiants de Normale Sup, était plus subtil, puisque ces deux apprentis scientifiques acceptaient, plus ou moins, la position du Front National sur la question des dettes publiques, mais souhaitaient attirer l’attention sur une erreur que le Front National commettrait à propos des dettes privées.

Pour faciliter la lecture de notre billet, nous parlerons de deux ‘impostures’, peut-être pas volontaires, l’une à propos de la question des dettes publiques, la seconde à propos des dettes privées.

Première imposture, le journaliste du Monde traite la question de la dette publique de façon très ambiguë. Il n’ose pas dire que la loi « lex monetae » ne s’appliquera pas à 97% des dettes publiques françaises, puisqu’elles sont rédigées en contrat de droit français (ce qui, avec une dépréciation de 20% de 3% de 2000 milliards correspondrait à une pénalité de 12 milliards d’euros).
Maxime Vaudano, ne pouvant remettre en cause l’aspect juridique de la « Lex Monetae » pense pouvoir attaquer plus subtilement la position du Front National en arguant que les créanciers - ‘étrangers’ ou non - ne seront pas contents – ce qui est vrai – et que, belle logique, ce ne serait donc pas un problème juridique mais politique et, donc (sic !) qu’une telle sortie de la zone Euro n’est pas possible sans déclencher un cataclysme.
Il est vrai qu’avec un Hollande ou un Sarkozy au pouvoir, cela ne risquait pas d’arriver. Petite cerise sur le gâteau de cette première ‘démonstration’. Notre journaliste va jusqu’à écrire : puisque personne n’est jamais sorti de la zone Euro, on ne sait donc pas ce qui se passera, (et donc le message subliminal : ce serait donc folie d’essayer). Il suffit de se souvenir que les changements de nomination ou de valeur d’une monnaie ont été légion au cours de l’histoire économique pour comprendre la pauvreté d’une telle argumentation.

Pour comprendre l’existence de cette loi, qui peut apparaître étrange, ou « anti-créancier », il faut bien percevoir que la « lex monetae » ne doit pas être appréhendée dans un seul sens. Rien n’empêche d’imaginer, en effet, que si, après la France, l’Allemagne sortait de l’Euro – car il est fort probable que l’eurozone éclate si la France s’en allait – les créanciers de l’Allemagne, eux, s’en sortiraient fort bien, si le nouveau mark s’apprécie vis-à-vis du monnaie, comme c’est probable. Appliquer cette loi peut être parfois désagréable, mais elle peut aussi profiter, dans certains contextes, aux créanciers.

La deuxième imposture - qu’il est intéressant de trouver dans le même journal, une quinzaine de jours plus tard, sous forme de tribune cette fois - est issue du travail sans doute sérieux, mais pour le moins inexact, de deux jeunes normaliens, qui ont sans doute survolé trop rapidement certains points.
Le sujet est fort intéressant, puisqu’il concerne les dettes privées des grandes entreprises privées, que l’on peut estimer à 1700 milliards, dont 70% ne serait pas en droit français.

Nos étudiants se livrent alors à un petit calcul – en fait simple règle de trois du niveau de nos élèves de CM2, ou qui devrait être de ce niveau. Ils  ne remettent pas dans ce contexte l’application des principes de la « lex monetae », mais déclarent que 20% de 70% de 1700 milliards cela fait beaucoup (en fait 14% de 1700, soit environ 238 milliards), ce qui est indiscutable.

Leur première erreur, mise en valeur par les experts du groupe Nomura, porte sur ce chiffre. D’après Jens Nordvig, économiste en chef de la section « taux de change » de la grande banque Nomura, ce n’est pas 70% qu’il faudrait retenir, mais seulement 33%.  Ce qui ramènerait leur calcul à 112 milliards, ce qui reste énorme, mais c’est quand même 126 milliards de moins.

Roulement de tambour : A ce petit détail (126 milliards) près, le FN se serait donc trompé, et leurs économistes sont des escrocs, des menteurs, des charlots [barrer la, ou les, mention(s) inutile(s)].

Il n’est pourtant pas nécessaire d’être sorti de Polytechnique, de Normale Sup ou même d’HEC pour comprendre que les bases de cette réfutation sont stupides. Le moindre comptable d’entreprise aurait pu le dire.

Tout d’abord, face aux dettes de ces entreprises publique, face à ce « passif » exprimé très souvent en dollars, ou en euros, peu importe ici, il y a des actifs, eux–même exprimés, ou exprimables, en dollars ou en euros. C’est l’actif net qu’il faut regarder. Or il se trouve que cet actif net est lui-même positif en dollars ou en euros, ce montant positif étant évalué à 13% du PIB, soit environ 260 milliards. La seule chose qui pourrait se passer, suite au remplacement de l’euro par le franc nouveau, ce serait en fait que les entreprises concernées se retrouvent plus riches que précédemment, grâce à cette dépréciation du franc nouveau vis-à-vis de l’euro ancien. Ce n’est donc pas l’équivalent de 112 milliards d’euros que les grandes entreprises perdraient, mais 260 milliards qu’elles gagneraient.

Le deuxième point est du simple bon sens, tellement évident que beaucoup n’y penseraient sans doute pas. Les entreprises qui empruntent en dollars, ou en euros, travaillent eux-mêmes, le plus souvent, en dollars ou en euros. Autrement dit, face à un bilan en dollars ou en euros, leur chiffre d’affaires est lui-même en dollars ou en euros. La dépréciation du franc vis-à-vis du dollar n’aurait donc aucun effet pour leurs dettes, et risque seulement d’améliorer leur trésorerie, puisque l’un des objectifs d’une dépréciation, c’est justement d’améliorer leurs exportations, et donc leur chiffre d’affaires.

Oui, vraiment, les auteurs de ces deux articles sortis si complaisamment dans le « journal de référence » devraient revoir leurs classiques, au lieu de soutenir, par idéologie ou par ignorance, de telles inexactitudes, pour ne pas dire stupidités.

On pourra consulter avec profit sur ce sujet deux autres billets, l'un de Jacques Sapir, l'autre d'un jeune économiste promis au plus bel avenir

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