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mardi 13 décembre 2011

Euro&Ideologie

La sortie de l’euro : quand l’idéologie remplace l’argumentation.

La 'science économique' n’est vraiment pas une science exacte. Ceux qui n’en seraient pas encore convaincus n’auraient qu’à lire le journal Les Echos de ce jour, et l’article consacré à une éventuelle sortie de l’euro. Dans cet article, la journaliste - Lucie ROBEQUAIN - dit s’appuyer sur un modèle économétrique – et ses jolis graphiques - pour « prouver » que si la France sortait de l’euro, ce serait la catastrophe.

Où l’on fait dire à un modèle ce qu’on veut lui faire dire.

Ayant enseigné pendant plus de 30 ans la modélisation à HEC, j’ai toujours tenté de faire comprendre deux choses à mes étudiants. Tout d’abord que le modèle n’était pas la réalité, et que la « carte n’était pas le territoire ». Ensuite que les conditions d’application du dit modèle devraient être respectées. En d’autres termes, qu’il ne fallait pas demander à un modèle, construit pour répondre à certains objectifs (la carte du métro de Paris ne nous dit pas grand-chose sur les films qu’on joue dans cette ville), plus qu’il ne pouvait donner.

Le modèle, utilisé par l’Institut Montaigne – joli nom au demeurant – ne répond à aucune de ces deux conditions de bon sens. Il est pourtant dit que ce type de modèle ne devrait être utilisé que pour de petites fluctuations monétaires – ce qui ne serait pas le cas si le franc était prétendument dévalorisé de 20% par rapport à sa valeur actuelle – et que son degré de validité (comme on dit pour la meteo) n’est que de 1 sur 5. Et, plus fort encore, si l’on peut dire, ce modèle – dont la cohérence externe est donc tout à fait discutable – ‘prédirait’ une baisse du PIB allant de 6 à 19%. Bonjour la précision.

Bien entendu la rédactrice de l’article, qui pense sans doute avoir commis un brulot contre ceux, assez peu nombreux encore mais dont le nombre va grandissant, qui contestent que la sortie de l’Euro serait une catastrophe pour la France, pour l’Europe, voire pour le monde entier, ne retient que l’estimation haute de la fourchette : 19% de baisse pour le PIB, et un million d’emplois perdus.

L’idéologie comme argumentaire principal.

Mais laissons tomber là les modèles dont l’on sait, depuis l’affaire des subprimes et de la titrisation d’actifs ‘pourris’, qu’ils ne sont souvent élaborés que pour paraître justifier les résultats que l’on veut obtenir, et abordons les deux autres points de l’article, encore plus clairement ‘manipulatoires’.

Le postulat de base de la journaliste des Echos serait que le franc2012 serait dévalué de 20%. Même si cette estimation est plausible par rapport à l’euro-mark (que l’Allemagne reste dans l’euro, ou en sorte, d’où l’expression ‘euro-mark’), ce n’est sûrement pas le cas vis-à-vis de l’euro-lire ou l’euro-peseta, puisque, au niveau des valeurs intrinsèques des différentes monnaies nationales, la plupart des experts s’entendent sur l’échelle minimaliste suivante proposée par la banque d’affaires Nomura, échelle qui correspond à leur puissance et compétitivité économique respectives :
drachme :0.47, peseta :0.71, lire :0.86, franc :1.0 mark : 1.13. Le « 20% » énoncé par L. Robequain n’a donc aucune réalité économique, même par rapport à l’Allemagne.

Il est donc difficile d’accepter, là encore, les chiffres extravagants qui semblent arranger Lucie Robequain , en particulier quand on en vient à la question des dettes publiques, passées en moins de 5 ans de 1200 à 1700 milliards.

Notre experte des Echos prétend qu’une dévaluation de 20% du franc par rapport à l’euro augmenterait cette dette d’autant. Ceci est manifestement faux, puisque si la parité initiale retenue pour le franc2012 vis-à-vis de l’euro est de 1 – ce qui correspondrait, nous l’avons dit, à sa parité ‘normale’ relativement au panier des autres monnaies constitutives de l’euro actuel – il n’y aurait aucun changement au moment du passage à l’euro.

Non, les dettes publiques n’augmenteraient pas du seul fait qu’elles seraient exprimées en franc, bien au contraire.

Ce ne serait que si, par la suite, la dévaluation postulée par L. Robequain s’avérait exacte que cela impacterait le niveau des dettes publiques, mais pas dans le sens annoncé. De fait, pour les détenteurs de la dette publique française, résidant en France, cela ne changerait évidemment rien, puisque nous sommes dans l’hypothèse que le franc2012 serait notre nouvelle monnaie nationale, et que l’euro n’aurait une valeur que sur les marchés extérieurs.

Par contre, pour les détenteurs non résidents de cette dette, cela constituerait une perte, qui n’aurait aucune conséquence sur le niveau des dettes publiques françaises, exprimées en francs2012.

Un dernier point, qui paraît plus sérieux celui là, porte sur les intérêts que les marchés financiers imposeraient à la France pour la ‘punir’ d’avoir ainsi osé quitter la zone euro, avant même qu’elle ne se désagrège toute seule.

Il est clair que la France n’aura pas, à elle seule, le pouvoir d’influencer les marchés – même si l’on peut se demander si la zone Euro a encore le moindre pouvoir en ce domaine. Le plus sûr moyen pour la France d’échapper à cet éventuel diktat extérieur serait … de pouvoir se passer d’y avoir recours. Ceci est évidemment possible, à la condition que le déficit commercial de la France – qui ne s’est véritablement creusé que depuis la naissance de l’euro, faut-il le rappeler – ne soit fortement réduite.

Mais cela est justement attendu de plusieurs mesures, en sus ou à côté de l’éventuelle dévaluation postulée par notre journaliste experte, mesures qui constituent ce que le regretté Maurice Allais appelait du protectionnisme intelligent et raisonné : il aurait pu se faire au niveau de l’Europe, il peut se faire au niveau de la France. Sans déficit commercial, l’influence, bonne ou mauvaise, des marchés financiers sur la politique économique et monétaire de la France serait très fortement diminuée, voire annihilée, et la question des taux d’intérêt aurait perdu une bonne partie de son importance, surtout si la France retrouve tout ou partie de la souveraineté monétaire qu’elle a perdue depuis 1973.

Raisonnons par l’absurde, et comparons.

Allons cependant encore plus loin, et supposons que les conclusions de L.Robequain soient partiellement vraies : nous allons prendre des chiffres intermédiaires, 12% de diminution de PIB, 500 000 emplois perdus, même si je n’y crois absolument pas, ces ‘conclusions’ me paraissant beaucoup plus idéologiques, voire dogmatiques, que scientifiques. Et demandons-nous ce que les plans de rigueur et d’austérité – dont nous n’avons pour le moment subi que les premiers effets – amèneront comme conséquences pour la France.

500 000 emplois perdus, c’est déjà moins que ce qui ont disparu les cinq dernières années, et il est à craindre que le fait de rester 5 ans de plus dans la zone euro n’ait des conséquences plus graves encore. Il suffit de regarder ce qui s’est produit pour la Grèce (moins 10% en 2 ans, et ce n’est pas fini). La croissance prévue en France a déjà été rajustée à la baisse de plusieurs points, et, là encore, ce n’est sûrement pas fini, du moins si l’on continue à élaborer notre politique économique à la seule aune de ce que semblent penser les marchés financiers et leurs armes de destruction sociale massive, les fameuses agences de notations. Alors, vaut-il mieux ne rien faire, tel un mouton que l’on conduit à l’abattoir, ou tenter une sortie ?

A chacun de choisir, mais aucun argument scientifique ne permet d’affirmer que sortir – à temps de l’euro – est plus dangereux que d’y rester, bien au contraire, même si la pensée dominante, sinon unique, nous l’affirme. Idéologie, quand tu nous tiens …

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