QUI POUR FAIRE QUOI: Chapitre 2 - Produire avant de distribuer
Chapitre
2 — Avant de distribuer, il faut produire
1. Une fable, pour
comprendre pourquoi produire précède distribuer
Le chapitre précédent s'achevait sur une question volontairement
élémentaire : avant de distribuer, encore faut-il produire. Elle mérite d'être
prise au sérieux plutôt qu'énoncée comme une évidence, car elle contient déjà,
sous une forme dépouillée, l'essentiel de ce que ce chapitre voudrait établir.
Pour le voir, remontons avant même qu’un intermédiaire monétaire soit vraiment
utile — à une tribu de chasseurs-cueilleurs, et à un problème aussi vieux que
l'humanité elle-même.
Imaginons une tribu qui subsiste tout juste grâce au nombre de rennes que
ses chasseurs parviennent à abattre chaque jour. Chaque soir, la chasse du jour
est intégralement consommée : il n'y a ni surplus, ni réserve, ni stock
d'aucune sorte. La production et la consommation coïncident exactement, jour
après jour. Un des chasseurs a une idée : un accessoire, fixé au javelot, qui
permettrait de le lancer beaucoup plus loin et beaucoup plus fort — ce que les
archéologues appelleront, des millénaires plus tard, un propulseur. Mais pour
le fabriquer, il doit cesser de chasser pendant plusieurs jours : tailler le
bois, l'assembler, l'essayer. Pendant ce temps, il faudra bien continuer à le
nourrir.
L'idée est peut-être excellente. Elle ne peut pourtant se réaliser
d'aucune façon si la tribu vit strictement au jour le jour. Ce n'est pas un
problème de talent, ni même de motivation collective : c'est un problème
arithmétique. Pendant les quelques jours que dure la fabrication, quelqu'un
doit produire à la place du chasseur absent, ou la tribu doit puiser dans une
réserve qui, par hypothèse, n'existe pas.
Deux solutions, et deux seulement, permettent de sortir de cette impasse
— et ce sont, très exactement, les deux mêmes solutions qu'on retrouve dans
n'importe quelle économie moderne. La première suppose qu'un surplus ait déjà
été accumulé les jours précédents : quelques rennes mis de côté, que la tribu
peut consommer sans que personne ne chasse davantage. C'est l'épargne
préalable, au sens le plus littéral du terme.
La seconde suppose que les autres chasseurs acceptent de chasser
davantage pendant ces quelques jours, afin de nourrir leur camarade en plus
d'eux-mêmes. Ils renoncent ainsi à consommer immédiatement une partie de leur
production supplémentaire : c'est une épargne réelle constituée au moment même
de l'investissement. Si cette avance doit leur être rendue plus tard grâce au
surcroît de production permis par le propulseur, elle prend aussi la forme d'un
crédit. Mais le crédit ne crée pas les rennes : il organise seulement le
transfert dans le temps de ressources qui, elles, doivent réellement être
produites. On peut créer une créance par une écriture ; on ne crée pas un
renne, ni aucun autre bien réel, par une simple écriture.
L'épargne réelle rend l'investissement matériellement possible ; le
crédit organise la relation entre celui qui fournit aujourd'hui les ressources
et celui qui espère en produire davantage demain.
2. Deux renoncements, une
même vérité
Cette distinction est cruciale, et elle répond par avance à une objection
qu'on pourrait faire à ce chapitre : pourquoi recourir au crédit, si l'on
dispose déjà d'une épargne accumulée ? Ne suffirait-il pas, tout simplement, de
puiser dedans ? La réponse tient en une phrase : même dans le cas le plus
favorable, celui où un surplus existe déjà, ce surplus doit avoir été constitué
par un renoncement antérieur — quelqu'un, un jour, a chassé plus qu'il ne
consommait, et a choisi de ne pas tout manger. L'épargne n'élimine jamais le
renoncement, elle le déplace simplement dans le temps, avant l'investissement
plutôt que pendant. Produire suppose donc toujours, quelque part, que quelqu'un
ait consommé moins qu'il n'aurait pu — hier pour l'épargnant, aujourd'hui pour
le prêteur.
Le propulseur achevé, deux dénouements sont possibles, et il serait
malhonnête de ne retenir que le premier. Il se peut que l'invention fonctionne
: le chasseur abat désormais deux fois plus de rennes par jour, et le surplus
dégagé permet de rembourser en quelques jours l'effort avancé par les autres,
puis d'accroître durablement ce que la tribu entière peut consommer. Mais il se
peut tout aussi bien que le propulseur se révèle décevant — trop fragile, mal
équilibré, inefficace face au gibier réellement chassé. Les jours perdus, et
l'effort avancé par les autres, n'ont alors produit aucun bénéfice durable.
Ce second dénouement n'est pas un accident de parcours : c'est la
première illustration possible du risque d'investissement, aussi vieille que
l'idée même d'investir. Aucune règle, aussi bien conçue soit-elle, ne peut
garantir par avance qu'un effort consenti aujourd'hui produira un bénéfice
demain — une règle de prudence, quelle qu'elle soit, ne fait que fixer un seuil
de rendement en deçà duquel l'opération n'aurait de toute façon aucun sens ;
elle ne supprime jamais l'incertitude qui pèse sur le résultat réel. C'est
cette incertitude, précisément, qui explique pourquoi le prêteur, dans la vie
économique moderne, exige un intérêt : une partie des projets qu'il finance
échoueront, comme celui de notre chasseur aurait pu échouer, et l'intérêt payé
par les projets réussis doit couvrir, statistiquement, la perte sèche des
projets qui ne le sont pas.
3. Le pari statistique
rendu explicite : le capital-risque
Ce pari statistique n'a rien de théorique — il structure, aujourd'hui
encore, tout un pan de l'économie moderne, et il vaut la peine de le rendre
parfaitement concret. Pourquoi les investisseurs en capital-risque exigent-ils
un rendement attendu de l'ordre de 20 %, quand le taux « normal » d'un prêt
bancaire tourne plutôt autour de 4 % ? La réponse tient en un seul chiffre,
empirique et sans détour : sur cinq projets financés, quatre échouent, et ne
rapportent le plus souvent rien du tout. Le cinquième doit donc, à lui seul,
couvrir les pertes des quatre autres, et dégager malgré tout un vrai rendement
pour l'investisseur.
L'arithmétique, une fois posée noir sur blanc, est implacable. Un fonds
qui investit 20 000 euros dans chacun de cinq projets a engagé 100 000 euros au
total. Si quatre de ces projets échouent purement et simplement, seul le
cinquième doit alors couvrir, à lui seul, l'intégralité des 100 000 euros
investis — et dégager, en plus, un rendement conforme à ce que le fonds
attendait de son capital initial. Ce n'est donc pas un goût immodéré pour le
risque qui pousse le capital-risque à exiger des multiples de dix ou vingt fois
la mise sur ses rares succès : c'est la seule façon, arithmétiquement, de
rester rentable face à un taux d'échec aussi élevé que régulier.
Ce risque, du reste, ne se réduit pas à un seul type d'échec. Un projet
peut échouer techniquement, comme le propulseur de notre chasseur aurait pu
échouer. Il peut échouer par un mauvais calcul de gestion, une fois la
technique maîtrisée. Il peut enfin échouer sans qu'aucune des deux erreurs
précédentes n'ait été commise, simplement parce qu'un choc extérieur —
géopolitique, sanitaire, réglementaire — l'a emporté, totalement étranger au
mérite du projet lui-même. La grande majorité des jeunes entreprises
technologiques du tournant des années 2000 ont ainsi disparu sans avoir rien
fait de particulièrement mal ; seule une poignée d'entre elles, restées dans
les mémoires, ont connu la réussite qu'on leur attribue aujourd'hui rétrospectivement,
comme si elle avait toujours été écrite d'avance.
Cette distinction entre les types de risque éclaire, en creux, pourquoi
le capital-risque a toujours pris la forme d'une prise de participation, et non
celle d'un prêt classique. Un taux fixe de 4 %, quel qu'il soit, ne peut tout
simplement pas fonctionner pour un portefeuille où quatre projets sur cinq
échouent : le prêteur ne capterait jamais l'énorme succès du cinquième pour
compenser les quatre pertes, tout en restant exposé à la totalité de celles-ci.
Seule une participation au capital, proportionnelle au risque réellement couru,
permet de financer ce genre de pari.
4. Un même mécanisme, deux
siècles plus tôt : Fitch et Fulton
L'histoire économique offre un cas presque parfait des deux dénouements
de notre fable, appliqués à la même invention, à une génération d'écart près.
John Fitch construit, dès 1787, un bateau à vapeur qui fonctionne réellement :
le 22 août de cette année-là, sur le fleuve Delaware, son embarcation remonte
le courant devant George Washington et Benjamin Franklin, qui lui délivrent des
certificats de satisfaction. Le succès est incontestable sur le plan technique.
Mais Fitch néglige les coûts réels de construction et d'exploitation, ne
parvient jamais à convaincre durablement ses soutiens financiers, et perd l'un
de ses bateaux dans une tempête — un revers qui achève de décourager ses
commanditaires. Il meurt en 1798, dans la pauvreté et l'oubli.
Vingt ans plus tard, Robert Fulton reprend une idée très voisine — il
avait d'ailleurs étudié de près le bateau de Fitch lui-même. Mais Fulton
s'associe à Robert Livingston, un financier influent et politiquement bien
introduit, qui lui assure des soutiens durables et l'obtention d'un monopole
d'exploitation sur les eaux de l'État de New York. Le succès, cette fois, est
aussi commercial que technique : Fulton restera dans l'histoire comme le père
de la navigation à vapeur, quand Fitch, qui avait pourtant fait fonctionner un
bateau à vapeur vingt ans avant lui, reste un nom presque oublié.
La leçon rejoint exactement celle du chasseur et de son propulseur : ce
n'est pas la validité de l'idée qui a séparé Fitch de Fulton, c'est la solidité
et la durée du soutien financier reçu pendant la période où l'invention ne
rapportait encore rien. Les autres chasseurs, dans la fable, auraient pu se
lasser après deux jours plutôt que d'attendre le dénouement — c'est très
exactement ce qui semble avoir manqué à Fitch, et ce qui n'a pas manqué à
Fulton.
5. Ce qu'on peut attendre
de l'entreprise — et ce qu'on ne peut pas lui demander
Revenons, à ce stade, à la grille posée au chapitre précédent.
L'entreprise, avons-nous dit, produit, investit, emploie et innove sous la
contrainte d'un signal-prix qui la discipline. La fable du chasseur et
l'histoire de Fitch et Fulton permettent maintenant de comprendre pourquoi
cette contrainte n'est pas un défaut du système, mais sa condition de
fonctionnement. Toute production suppose un renoncement préalable — une
épargne, un crédit — et ce renoncement n'est consenti, par l'épargnant ou le
prêteur, que parce qu'il accepte, en échange, de porter une part du risque que
l'issue reste incertaine. Retirer ce risque à celui qui investit, c'est
retirer, du même mouvement, ce qui le pousse à choisir soigneusement ses
projets plutôt qu'à les multiplier sans discernement.
Appliquons ici le test de cohérence du chapitre 1. Qui porte le risque
d'un investissement productif ? L'entrepreneur et ceux qui, en connaissance de
cause, ont accepté de financer son projet — actionnaires, banquiers,
investisseurs en capital-risque — jamais la collectivité par défaut, sauf
lorsqu'elle a explicitement choisi, pour des raisons politiques assumées, de
garantir ou de subventionner un projet précis. Qui le finance ? Des fonds
propres, de la dette bancaire, du capital-risque — des instruments dont le
coût, on vient de le voir, reflète précisément le risque réel encouru, et
qu'aucune subvention publique indéfinie ne devrait chercher à masquer sans le
dire. Quelles conséquences ailleurs, enfin, si l'État se substitue durablement
à ce mécanisme, en absorbant systématiquement les pertes des projets qui
échouent ? Un aléa moral s'installe : les porteurs de projets, l'État finançant
les échecs, perdent peu à peu l'incitation à sélectionner leurs investissements
avec la rigueur que le capital-risque impose, par construction, à chacun de ses
paris.
Ce constat n'interdit évidemment pas à la puissance publique de soutenir
l'investissement — la recherche fondamentale, les infrastructures, certaines
technologies stratégiques appellent, on le verra dans les chapitres suivants,
une intervention que le seul marché ne produirait pas spontanément. Mais ce
soutien doit être nommé comme un choix politique, financé et assumé comme tel,
plutôt que présenté comme une simple correction technique d'un marché qui, sur
ce point précis, fonctionnait déjà correctement. C'est très exactement la
distinction que ce livre s'efforce, depuis son premier chapitre, de ne jamais
perdre de vue.
Cette même mécanique, on le verra dans les chapitres consacrés à la dette
et aux échanges entre nations, se transpose presque sans rien y changer à
l'échelle de deux pays plutôt que de deux chasseurs : un pays structurellement
épargnant peut financer les investissements d'un pays structurellement
importateur de capitaux, exactement comme les autres chasseurs finançaient le
propulseur — avec cette différence, essentielle, qu'un chasseur reste libre de
refuser de financer un projet qui ne le convainc pas, quand certains
arrangements internationaux lient les deux rôles bien plus étroitement, et bien
plus durablement, qu'aucune tribu ne l'aurait accepté. Nous y reviendrons.
Mais produire suppose, en amont même du renoncement et du risque, une condition plus élémentaire encore : disposer de l'énergie sans laquelle aucune machine, aucun propulseur, aucune usine ne peut simplement fonctionner. C'est par là que le chapitre suivant doit commencer.
Extrait de : QUI POUR FAIRE QUOI?
Commentaires
Enregistrer un commentaire