Vers une nouvelle vague industrielle ?

 Sélection ou rupture : ce qu'annoncerait vraiment un nouveau cycle numérique

Un texte a circulé cette semaine sur X, au lendemain de la hausse des taux de la Réserve fédérale américaine. Son auteur, qui se présente sous le pseudonyme « leblogalupus » et se réclame de Nietzsche, y voit l'annonce d'un basculement : des taux élevés qui opéreraient une sélection darwinienne entre la « mauvaise » technologie — applications sans substance, promesses sans infrastructure — et la « vraie », celle des centres de données, des p,uces, de l'énergie, des 'hyperscalers' capables de financer eux-mêmes leur expansion. Nous entrerions, écrit-il, dans « l'âge de la sélection ».

Il ne s'agit pas ici de lui répondre point par point — l'exercice a sa place ailleurs, et n'est pas le plus utile. Trois points méritent en revanche d'être creusés, parce que l'intuition qui traverse ce texte — un cycle en remplace un autre — est réelle, mais appelle un outillage plus rigoureux que la sélection naturelle. Cet outillage existe : c'est celui de Schumpeter, prolongé depuis par les travaux de l'économiste Carlota Pérez sur les révolutions technologiques successives.

Un cycle, pas une sélection

La destruction créatrice n'est pas une compétition darwinienne pour des ressources rares entre organismes déjà existants. C'est l'irruption d'une combinaison nouvelle — nouveau procédé, nouveau produit, nouvelle organisation — qui rend une partie du capital ancien obsolète, indépendamment de sa solidité. Carlota Pérez a montré que ce mécanisme s'est répété cinq fois depuis la révolution industrielle, à intervalles d'une cinquantaine d'années : la mécanisation (1771), l'âge du rail (1829), l'acier et l'électricité (1875), l'automobile et la production de masse (1908), puis l'informatique et les télécommunications (1971). Certains analystes avancent aujourd'hui l'hypothèse d'une sixième vague, portée par l'intelligence artificielle. Rien, dans ce mécanisme, ne relève du jugement moral que suppose la métaphore darwinienne du plus apte : c'est une reconfiguration du capital qui suit un changement de fonction de production, pas une justice immanente qui récompenserait les forts.

L'histoire des cycles ne promet pas une transition en douceur, mais une crise

Chacune de ces cinq vagues a suivi le même schéma en deux temps : une phase d'« installation », de vingt-cinq à trente ans, où le capital financier afflue vers la nouvelle infrastructure, souvent bien au-delà de ce que la demande réelle justifie — puis un point de bascule, presque toujours marqué par un krach financier, avant la phase de « déploiement », où la technologie irrigue enfin l'économie entière et produit les gains de productivité annoncés. La manie ferroviaire britannique des années 1840, le krach de 1929 qui clôt l'installation de l'automobile et de l'électricité, celui de 2000 qui clôt celle de l'informatique : à chaque fois, le point de bascule est une crise, pas un tri progressif et ordonné. Les chiffres du cycle actuel ne contredisent pas ce schéma : plus de 700 milliards de dollars de dépenses d'infrastructure prévues par les seuls hyperscalers en 2026, jusqu'à 12 000 milliards de dollars d'engagements cumulés évoqués pour 2026-2031, et un écart de valorisation déjà considérable — de l'ordre de 85 points — entre les entreprises les mieux et les moins bien loties de ce secteur. C'est très exactement la signature d'une phase d'installation en surchauffe, pas la preuve d'une sélection déjà achevée. Si un sixième cycle est réellement en formation, l'enseignement de l'histoire n'est donc pas qu'il remplacera le précédent sans heurt, mais qu'il faut plutôt s'attendre, à un moment ou à un autre, à un ajustement financier brutal avant que la diffusion productive ne s'opère pour de bon.

Cette tension n'est d'ailleurs pas seulement financière : elle est aussi, très concrètement, physique. Chacune des cinq vagues précédentes s'est appuyée sur une source d'énergie devenue son intrant structurant — le charbon et la vapeur pour le rail, l'électricité elle-même pour la troisième vague, le pétrole pour l'automobile. Si l'intelligence artificielle constitue bien une sixième vague, rien d'étonnant à ce que l'énergie électrique redevienne la contrainte décisive, et les faits déjà là le confirment : l'Agence internationale de l'énergie prévoit un quasi-doublement de la consommation électrique mondiale des centres de données, d'environ 415 TWh en 2024 à près de 945 TWh en 2030, tirée par des serveurs d'IA dont la puissance installée croît d'environ 30 % par an — même si, pour garder les proportions, cette hausse spectaculaire ne représente encore que moins d'un dixième de la croissance totale de la demande électrique mondiale sur la période. Les États en tirent déjà les conséquences à l'échelle physique : la Chine construit, dans le désert de Kubuqi, une « Grande Muraille photovoltaïque » de 400 kilomètres de long, qui doit atteindre 100 GW de capacité et environ 40 TWh de production annuelle d'ici 2030 — l'équivalent de près de 9 % de la consommation électrique annuelle de la France —, et dont plus de 10 GW sont déjà en service.

D'autres réponses relèvent, pour l'instant, davantage du pari que du fait établi. SpaceX envisage ainsi de placer jusqu'à un million de satellites-serveurs en orbite d'ici la fin de la décennie, précisément parce que les centres de données terrestres se heurtent déjà à des limites de foncier, d'eau et d'acceptabilité locale. Le projet reste entièrement théorique — aucune démonstration à cette échelle n'existe à ce jour — et il serait imprudent de l'écarter d'un revers de main : le même homme a rendu banals les lanceurs réutilisables et la constellation Starlink, deux paris qui paraissaient tout aussi déraisonnables à leurs débuts. Mais qu'un acteur du numérique envisage sérieusement l'orbite pour échapper aux limites terrestres de l'énergie et de l'espace en dit long, en creux, sur l'état de tension d'une phase d'installation — que ce pari particulier réussisse ou non.

Le critère de sélection : l'innovation, pas la force

Ce point est peut-être le plus contre-intuitif, et il fragilise directement le diagnostic du texte initial. L'histoire des cycles précédents montre que les vedettes de la phase d'installation sont rarement celles qui dominent la phase de déploiement : les compagnies les plus en vue de la manie ferroviaire ont pour la plupart fait faillite, ce sont les consolidateurs de réseaux, venus après, qui ont prospéré ; les chouchous de la bulle internet — Pets.com, Webvan — ont disparu, tandis qu'Amazon et Google, alors loin d'être les mieux valorisés, ne se sont imposés qu'après le krach de 2000. Autrement dit, désigner aujourd'hui, en temps réel, les « vrais » gagnants de l'infrastructure numérique — comme le fait le texte initial en opposant les centres de données et les puces aux applications jugées superficielles — relève d'un pari, pas d'un constat : ce verdict-là ne se rend, historiquement, qu'après la crise qui referme la phase d'installation, pas avant.

C'est là que la grille schumpétérienne rejoint des arguments déjà développés ailleurs. Le Temps des Ruptures pose que les paradigmes ne se prolongent pas indéfiniment : ils basculent, et la position acquise dans l'ancien monde ne préjuge en rien de la position dans le nouveau. Qui Doit faire Quoi déplace la question hors du seul marché : une rupture de cette ampleur laisse nécessairement des acteurs, des salariés, des territoires sur le bord de la route, et la répartition du coût de cet ajustement — qui anticipe, qui accompagne, qui assume — ne se résout pas par la seule sélection concurrentielle. Le Labyrinthe des Risques, enfin, rappelle qu'une telle rupture est une situation d'incertitude radicale, où le risque ne se calcule qu'a posteriori : ce qui s'y joue n'est pas un rapport de force entre solidités déjà constituées, mais une capacité à explorer plusieurs combinaisons possibles avant que la bonne ne s'impose — la créativité, plus que la force.

Rupture plutôt que sélection

Si l'on veut garder l'idée d'un « âge » qui s'ouvre, mieux vaut alors parler d'âge de la rupture que d'âge de la sélection. Le débat qui vaut la peine d'être eu n'est pas de savoir qui, aujourd'hui, paraît le plus solide — cette question-là, l'histoire des cycles précédents la rend presque toujours mal posée — mais qui saura recombiner ce que rend possible un nouveau socle technologique. C'est une question qui, par construction, ne se tranche pas depuis l'intérieur de la phase d'installation, mais seulement après elle.

Pour des compléments, on pourra aussi se référer à:

quelques essais récents  ou à mon blog

 

Sources : Carlota Pérez, « Technological Revolutions and Financial Capital » (synthèse via AVC, « The Carlota Perez Framework ») ; Michael Burnett, « Understanding Technological Revolutions: A Framework for the AI Cycle » (application du modèle de Pérez au cycle de l'IA) ; Federal Reserve, Résumé des projections économiques, juin et septembre 2026 ; CNBC, « 10-year Treasury yield climbs back to 5% after Fed hikes rates, Warsh highlights inflation risks » ; TMT Finance, « 2026 hyperscaler capex tops US$700bn » ; Goldman Sachs, « Global AI Investment Is Forecast to Exceed $1 Trillion in 2026 » ; Agence internationale de l'énergie, « Energy demand from AI » ; Futura-Sciences, « On voit déjà de l'espace la « Grande Muraille photovoltaïque » que la Chine construit dans le désert » ; Space.com, « Elon Musk wants to put 1 million AI satellites in space. Here's how SpaceX could do it ».

Commentaires

  1. Une interrogation qui mérite réflexion, et même débat. Sommes nous à l'aube d'une sixième vague industrielle totalement imprévisible, ou tous les éléments sont ils déjà présents.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

PourUneUnionNationale_UneFausseBonneIdee

ElementsDeconomiePolitique

dettes publiques, interets prives