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mercredi 21 août 2013

Monnaie_Pour_Les_Nuls


La Monnaie pour les Nuls… Et si nous parlions d’argent ?

Q. Une économie, sans argent, ne serait-ce pas le rêve ?
Hélas, non, il ne peut y avoir d’économie moderne sans argent, ou du moins sans argent-monnaie. On pourrait, théoriquement, s’en passer, mais, pratiquement, c’est impossible.

Q. Pourquoi cela ? Je croyais que le plus important, en économie, c’était la capacité de production, en personnel, en équipements, en matériaux de toute sorte ?
Vous avez raison. Si l’on imaginait un monde sans ces moyens, ou « facteurs », de production, rien ne pourrait être produit. Alors que l’on pourrait, effectivement, imaginer un système économique sans monnaie, mais ce serait tellement compliqué de le faire fonctionner que les éventuels avantages de ce monde sans argent ne compenseraient pas ses principales qualités.

Q. Pourriez-vous préciser tout cela ?
Il y a au moins deux propriétés que devraient avoir toute monnaie, une propriété d’unité de compte – pour pouvoir comparer facilement des pommes, des poires, et des … scoubidous – C’est le rôle du prix, que l’unité de compte existe réellement ou pas d’ailleurs.

On pourra ainsi dire qu’une voiture de telle marque, de telle modèle, vaut 100 000 unités de compte, 100 000 « trucs », et que ce kg de nectarines du marché de Millas vaut 2 unités de compte, 2 « trucs ».

La deuxième propriété, qui transforme réellement une unité de compte, le « truc », en véritable monnaie, c’est le fait que c’est un moyen de paiement, accepté sinon partout, du moins à l’intérieur d’une zone économique, une zone monétaire, bien délimitée, par exemple la France, ou l’Europe, ou les USA, ou la Chine.

Q. C’est ce que l’on appelle un moyen d’échange universel ?
Oui, c’est cela, du moins si l’on comprend bien, restriction importante, que le côté ‘universel’ de ce moyen de paiement n’est effectif qu’à l’intérieur d’un certain ‘univers’, qui peut être relativement réduit. Ainsi, pour l’ancien franc Pinay, celui créé en 1958 et qui a été remplacé, officiellement – et peut être provisoirement – par l’Euro en 2002, cette monnaie était universellement acceptée comme moyen de paiement partout en France. Elle avait à la fois cours légal et forcé, à savoir que cette monnaie ne pouvait être refusée pour un paiement en France – et était aussi acceptée dans les zones frontalières.

Q. Et si, malgré tout, on vous refusait cette monnaie, ce moyen de paiement ?
En fait, ce serait illégal. Mais, attention, il ne faut pas confondre le concept, le franc ou l’euro, avec son support. Quand vous avez à payer 100 euros, certains supports peuvent vous être refusés. Un chèque, s’il est supposé être sans provision, une carte de paiement, si elle est supposée avoir été volée, ou être sans provision, ou bien encore un billet, s’il paraît suspect.

Mais, en général, le vendeur acceptera au moins l’un de ces supports, sinon tous. Il peut simplement demander à vérifier l’authenticité du support présenté, en aucun cas il ne peut refuser d’accepter l’argent correspondant. Comme je l’ai écrit plus tôt, ce serait illégal, et l’acheteur potentiel pourrait  déposer une plainte contre le vendeur, et ne s’en priverait sans doute pas.

Q. Et si je ne veux pas vendre  mon produit de 100 ‘trucs’, 100 euros par exemple, contre un simple morceau de papier sur lequel il y aurait marqué « 100 trucs », ou 100 euros.
Dès lors que vous avez mis en vente un produit ou un service quelconque à un prix de 100 ‘trucs’, vous êtes obligé d’accepter n’importe quel client vous présentant un billet de 100 ‘trucs’, aux restrictions précédentes près. Sinon, ce serait un refus de vente.

Q. Mais qui me prouve que ce billet a la même valeur que mon produit, disons que mes 50 kgs de nectarines du marché de Millas ?
En France pour le franc Pinay – ou dans la zone Euro, depuis 2002, pour l’euro – c’est la banque de France – ou la BCE – qui sont censées garantir cette valeur.

Dit autrement, avec un billet de 100, vous pouvez acheter n’importe quel produit dont le prix de vente serait égal à 100. La seule possibilité laissée au vendeur, c’est de modifier son prix, s’il pense que son produit vaut davantage : mais une fois que le vendeur potentiel  a fixé son prix, il doit accepter toute transaction à ce prix, « produit contre billet » (ou contre chèque, ou contre paiement par CB).

Q. Excusez-moi d’insister, mais qui décide que tel billet vaut 100, tel billet vaut 20, tel billet vaut 500 ? Et qui décide de la quantité de billets en circulation ? Je suppose que cette quantité doit correspondre, d’une certaine façon, à la production physique dont vous parliez précédemment ?
Ces questions sont tout à fait légitimes. Je vais prendre l’exemple de la France, dont la production annuelle, fin 2012, avait été évaluée à 2032 milliards d’euros.

D’après vous, combien faut-il de billets, ou plus exactement quelle devrait être la somme de monnaie mise en circulation pour pouvoir acheter ce PIB ?

Q. Je ne sais pas : Je suppose qu’il y a un piège, et qu’il ne faut pas répondre 2032 milliards ?
Effectivement, c’est beaucoup moins. Et si je vous disais qu’en moyenne, un même billet sert en moyenne 2 ou 3  fois avant d’être retiré de la circulation ?

Q. Là encore, je sens le piège, même si j’ai bien envie de diviser 2032 par 2 ou 3 ?
Là encore, vous avez raison de vous méfier. Ce qui compte, ce n’est pas directement la durée de vie d’un billet – d‘autant plus que les billets de 500 euros tournent moins (c’est-à-dire passent moins de mains en mains, ou de poche en poche) que les billets de 5 euros -  mais bien le nombre d’échanges monétaires ayant lieu en une année. C’est ce que l’on appelle la vitesse de circulation de la monnaie.

Si cette vitesse était de 10, cela signifierait que l’on aurait seulement eu besoin, en 2012, de 203 milliards d’euros pour pouvoir « se payer » un PIB de 2032 milliards d’euros.

Q. Et, sous cette hypothèse, je suppose qu’il aurait simplement fallu que la Banque de France – ou la BCE – «imprime » 203 milliards d’euros ?
Hélas, non, car contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas la Banque de France, ou la BCE, qui sont les seules entités  à avoir un pouvoir monétaire. Ce pouvoir monétaire, quoique important, est relativement faible par rapport au pouvoir de création monétaire des banques « commerciales », dites aussi « de second rang », comme le sont en France la BNP, le Crédit Agricole ou la Société Générale.

De fait, on considère qu’il y a 4 à 5 fois plus de monnaie « créée » par les banques « secondaires » que par les banques centrales – ce chiffre étant valable pour la zone euro, et pouvant être différent au Canada, au royaume Uni ou aux USA .

Par ailleurs, la vitesse de circulation de la monnaie, qui n’est pas véritablement constante – elle dépend du contexte économique, de l’état de l’opinion (les fameux « esprits animaux de Keynes »), de différentes variables financières (taux d’intérêt à plus ou moins long terme, etc.),de la politique monétaire des banques centrales, de l’état des marchés financiers), - n’est pas de 10, mais elle est plutôt légèrement inférieure à 3. Mais même sur ce point, les experts divergents.

Q. Comment cela ? Je suppose qu’il suffit de regarder les chiffres, en supposant qu’ils sont à peu près fiables …
En fait, il y a plusieurs définitions de la monnaie.
Il y a la monnaie dite « centrale », composée des monnaies – et de quelques pièces – ainsi que des comptes que sont obligés de posséder les banques secondaires auprès de la banque centrale.

Fin 2012, il y avait 173 milliards d’euros – sous forme de billets – en circulation en France (c’est une estimation) et 134,5 milliards en « réserves et facilités de dépôt » sur les comptes des banques secondaires auprès de la banque de France, d’où un total de 307,5 milliards d’euros pour cette « base monétaire ».

Q. Dans ce cas-là, la vitesse de circulation, si je divise le PIB par cette base monétaire, serait de l’ordre de 7 ?
Oui, mais ce n’est jamais cette monnaie-là qui est utilisée pour évaluer la vitesse de circulation. Il y a 3 autres définitions de la monnaie possible, ou trois dénominations, M1, M2 ou M3, suivant que cette monnaie est plus ou moins disponible, plus ou moins liquide.

Q. Si je comprends bien, non seulement la vitesse de circulation est élastique, mais les définitions utilisées peuvent varier ?
En fait, ce qui est véritablement de la monnaie, au sens pratique du terme, est la monnaie M1, celle qui correspond à l’argent que vous pouvez dépenser sans délai, ni restriction.

En décembre 2012, cette masse monétaire, cet agrégat, était évalué pour la France à 749 milliards d’euros, dont 173 milliards de monnaie centrale « physique », c’est-à-dire de billets imprimés par la banque de France (ou la Banque Centrale Européenne).

Q. Il y aurait donc près de 600 milliards, 576 milliards d’euros, qui n’auraient pas été créés par la banque centrale, BdF ou BCE, mais par les banques secondaires.
Oui, c’est tout à fait cela. Ces 576 milliards, ce sont en fait des dépôts à vue, qui correspondent, le plus souvent, à des prêts que les banques secondaires ont accordés aux entreprises ou aux particuliers.

Q. Mais ces prêts, ces comptes à vue, ils correspondent bien à quelque chose de concret ?
Oui et non. Les banques ont évidemment pris des garanties, réelles ou potentielles. Ce peut être des prêts hypothécaires, correspondant donc à quelque chose qui existe déjà, ou qui est en cours de construction. Ce peut être aussi des « garanties » sur des anticipations, sur l’avenir, sur l’idée que l’entreprise ou le ménage qui s’endette va pouvoir rembourser, avec intérêt, le prêt consenti.

Q. Cette création monétaire, c’est plutôt bien, non ? Cela permet de se développer ?
Oui et non. Il faut bien comprendre que les banques ont une vision micro-économique, relativement myope, des possibilités de remboursement de leurs débiteurs. En période d’euphorie, elles vont trop prêter, d’où des risques de surchauffe, d’inflation. Et, en cas de mauvaise conjoncture, elles ne vont plus prêter assez, ce qui va enfoncer encore davantage l’économie dans la dépression, la récession, la crise.

C’est ce qui s’est passé en 1929, c’est ce qui se passe périodiquement depuis lors, et c’est ce qui se passe depuis 2008 (cf. aussi Derrière les soubresauts de l'argent-monnaie   une catastrophe annoncée). Les banques secondaires ne prêtent plus, ou, quand elles prêtent c’est essentiellement pour des visées spéculatives, pour jouer tel pays contre tel autre, telle action boursière contre telle autre.

Seule la puissance publique pourrait avoir une vision d’ensemble et des moyens d’action, mais les lois sur la concurrence et les traités européens l’empêchent d’utiliser cette éventuelle vision, et la privent de son pouvoir monétaire. La banque de France n’impulse pas, ne peut plus impulser – même si elle le souhaitait – l’économie française. Là encore, c’est la commission européenne, la BCE, et parfois le FMI, qui décident à sa place, à la place des autorités françaises,  tout en laissant souvent les banques secondaires continuer à prêter à mauvais escient, en fonction de leurs propres objectifs, qui correspondent bien rarement au bien commun dont nous parlions dans un autre billet.

Q. Que faudrait-il faire alors ?
La solution est connue, depuis Fisher et Allais. Ce serait d’empêcher les banques de créer de la monnaie, et de laisser entièrement ce soin à la Banque de France, qui pourrait ajuster beaucoup plus finement la quantité de monnaie nécessaire aux besoins réels de l’économie.

Mais, bien entendu, ceci n’est pas possible, avec les traités européens actuels.

Q. J’ai cru comprendre, pourtant, que la BCE avait récemment injecté dans l’eurozone des quantités de monnaie gigantesques. C’est ce que l’on appelle, je crois, des facilités monétaires exceptionnelles ou « non conventionnelles », proches du le « Quantitative Easing » de la Réserve Fédérale US ?
Vous avez raison. Cette action, qui n’est d’ailleurs pas vraiment conforme aux traités, ni au règlement intérieur de la BCE – mais, apparemment, quand c’est la BCE qui le fait, elle a tous les droits – aurait pu modifier la masse monétaire de l’Eurozone, et plus particulièrement celle disponible en France.
Mais il n’en a rien été.

Q. Pourquoi cela ?
Si la base monétaire a pu être augmentée, au moins momentanément (près de 500 milliards d’Euros, pour l’eurozone, entre nov. 2011 et sept. 2012), cela n’a eu quasiment aucun effet sur la masse monétaire M1, pour la France comme pour l’Europe.

Seuls les fonds propres des banques ont été impactés, et leurs dettes plus ou moins douteuses – en partie des obligations dites « souveraines » concernant la Grèce, l’Irlande, Chypre, l’Espagne et le Portugal  - ont « simplement » été transférées de leur actif à l’actif de la banque centrale.

Q. Si je vous suis, cela signifierait que la « banque pourrie », la « bad bank » des anglo-saxons, c’est maintenant la BCE ?
Je n’irais pas jusque-là, car avant que la BCE ne s’effondre, il faudrait vraiment une catastrophe planétaire. Une banque centrale, aussi mal gérée qu’elle soit, est nécessairement moins fragile qu’une banque secondaire, puisque , en dernier ressort, ce seront les pays concernés, et donc leurs contribuables et leurs épargnants, qui devront, ou devraient, venir à son secours.

Q. Une dernière question. Vous nous aviez parlé d’autres façons de mesurer la monnaie, d’autres agrégats monétaires. Quels sont-ils ?
Oui. Cela concerne l’épargne et ce que l’on appelle aussi parfois la quasi-monnaie. Mais ces concepts feront l’objet d’un autre billet. Contentons-nous ici de dire que M2 contient non seulement la monnaie véritablement disponible immédiatement,-  c’est-à-dire la somme dépôts à vue plus billets en circulation (dans les poches des ménages ou dans les coffres des banques ou des distributeurs automatiques) mais aussi les dépôts à court moyen terme (inférieurs à 2 ans) M2, pour la France, valait 1514 milliards d’euros en décembre 2012 (contre 749 milliards ‘seulement’ pour M1).

Dans la réforme monétaire proposée par Allais et certains de ses disciples, M1 et la partie court terme de M2 devait être gérée uniquement par la banque centrale, les banques secondaires devant se contenter de gérer cette nouvelle monnaie sans avoir l’autorisation d’en créer une nouvelle.

Mais ceci est une autre histoire.

En ce qui concerne le dernier agrégat, appelé M3, il regroupe en plus de M2 environ 430 milliards (fin 2012) de divers titres et obligations, plus ou moins liquides mais qui demandent un certain temps pour être converti en véritable monnaie, au risque parfois d’une décote importante.

Q. Si je comprends bien, la fameuse loi bancaire dont on a tant parlé cet automne et cet hiver n’a jamais abordé le fonds du problème, à savoir celui d’une politique monétaire qui permettrait à la France d’accompagner la renaissance, si nécessaire, de son industrie et plus généralement de son économie.
C’est vrai. Mais comment en vouloir à un ministre de l’économie qui est, au mieux, un grand commis aux ordres de Bruxelles et de la BCE. Il ne peut, dans ce contexte, que tenter de faire les gros yeux aux banques et à leurs dirigeants, sachant qu’il n’a quasiment aucun pouvoir sur eux, bien au contraire.

Parlez-lui de monnaie, il vous répondra « BCE », parlez-lui de politique industrielle, il vous répondra, en faisant des bonds de cabri « croissance, croissance, où es-tu ? », parlez-lui de politique industrielle, il vous répondra « emplois aidés », parlez-lui de pouvoir d’achat il vous répondra « prime de rentrée scolaire et sérieux budgétaire ». Ce pauvre ministre serait presque à plaindre, si le sort de la France n’était pas si mal engagé.


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