Pourquoi payer ses dettes extérieures: la Charte de la Havane revisitée
Déséquilibres entre nations et dettes
soutenables : pourquoi payer ses dettes ?
Ce que l'échec de la Charte de La Havane a rendu
possible — et ce qu'une vraie caisse de compensation aurait pu éviter
Bruno Lemaire — Monnaie Publique, 2 septembre 2026
Pourquoi un pays paierait-il ses dettes, si des créanciers continuent,
année après année, à les lui racheter ? La question paraît provocatrice. Elle
ne l'est pas : c'est très exactement la situation dans laquelle se trouvent les
États-Unis depuis un demi-siècle, et elle mérite d'être posée sans détour avant
d'y répondre. Car derrière cette apparente absence de sanction se cache une
question plus ancienne, et plus grave, que ce blog a déjà effleurée à plusieurs
reprises : que se passe-t-il quand aucun mécanisme, ni institutionnel ni
monétaire, ne force les déséquilibres entre nations à se corriger ? L'histoire,
malheureusement, a déjà répondu à cette question — et la réponse n'est pas
rassurante.
I. Un déficit
qui ne semble jamais devoir se payer
Le mécanisme, je l'ai détaillé ailleurs : le déficit commercial américain
vis-à-vis de la Chine se traduit par un afflux de dollars entre les mains des
exportateurs chinois, que la Banque populaire de Chine recycle massivement en
bons du Trésor américain, plutôt que de les revendre contre des yuans — ce qui
ferait apprécier sa monnaie et nuirait à sa compétitivité, comme je
l'expliquais dans La paille et la poutre, revisitée. Ces achats
financent le déficit budgétaire américain, qui permet la consommation
américaine, qui alimente à son tour le déficit commercial. La boucle se referme
sur elle-même, sans qu'aucune limite ne semble s'imposer d'elle-même.
Alors, pourquoi s'inquiéter ? La dette fédérale américaine a franchi les
40 000 milliards de dollars en août 2026. Sur les dix premiers mois du seul
exercice budgétaire 2026, la charge nette d'intérêts atteint déjà 963 milliards
de dollars — en hausse de 14 % sur un an — et dépasse désormais de 26 %
l'intégralité du budget de la Défense sur la même période. Le taux moyen payé
sur la dette publique américaine, actuellement de 3,4 %, est projeté à 3,9 %
d'ici 2036 par le Congressional Budget Office, tandis que la dette détenue par
le public passerait, sur la même trajectoire, de 101 % à 120 % du PIB. Un État
qui émet sa propre monnaie peut, techniquement, continuer à rouler sa dette
bien plus longtemps qu'un État qui ne le peut pas — la France ou la Grèce, en
zone euro, n'ont pas ce luxe. Mais « plus longtemps » n'est pas « indéfiniment
», et le service de cette dette, déjà supérieur au budget militaire américain,
cesse d'être une abstraction comptable pour devenir un arbitrage politique de
plus en plus contraignant.
Qui paie, au juste, ces
intérêts ?
La question mérite d'être posée précisément, car la réponse est moins
simple qu'il n'y paraît. Les intérêts de la dette figurent au budget fédéral
comme n'importe quelle dépense, financée en théorie par l'impôt. Mais les
États-Unis ne dégagent pas d'excédent primaire — même hors intérêts, leurs
dépenses dépassent leurs recettes. Une large part de la facture d'intérêts
n'est donc pas payée par le contribuable d'aujourd'hui : elle est financée par
de la dette supplémentaire, émise pour couvrir les intérêts de la dette déjà
émise. Ce contribuable de demain, ou le détenteur de dollars si la Réserve
fédérale finit par en monétiser une partie — un impôt implicite par l'inflation
—, portera in fine ce que le contribuable d'aujourd'hui n'a pas payé. Ce report
n'efface rien : il déplace simplement la charge, et il l'alourdit, puisque la
dette qui finance les intérêts porte elle-même des intérêts l'année suivante.
II. Deux
tentatives de discipline, deux échecs
Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé de construire un garde-fou.
Deux tentatives majeures ont visé, au siècle dernier, à empêcher que ce type de
déséquilibre ne s'installe durablement — l'une institutionnelle, l'autre
monétaire. Toutes deux ont échoué, et pour des raisons étonnamment proches.
Le bancor de Keynes, puis
la Charte de La Havane
À Bretton Woods, en 1944, Keynes proposait la création d'une Chambre de
compensation internationale (International Clearing Union), fondée sur une
unité de compte commune, le bancor. L'idée centrale, radicale pour l'époque,
était la symétrie : les pays structurellement excédentaires devaient, tout
autant que les pays déficitaires, subir une pénalité sur leurs déséquilibres —
faute de quoi rien n'obligerait un créancier à cesser d'accumuler. Les
Américains, alors principale puissance créditrice du monde, rejetèrent ce
projet au profit du plan White, plus favorable à leurs intérêts de créanciers,
qui devint le FMI que nous connaissons — un système faisant peser l'essentiel
du poids de l'ajustement sur les seuls pays déficitaires.
Quatre ans plus tard, la Charte de La Havane rejoua la même partie, dans
un cadre différent : ses articles 3 et 4 posaient l'équilibre de la balance des
paiements comme une obligation collective, imposée symétriquement aux pays
excédentaires et déficitaires. Le Sénat américain ne l'a jamais ratifiée,
victime d'un basculement du Congrès en 1946 hostile à l'ambition de
l'Organisation internationale du commerce qu'elle devait créer ; le président
Truman l'abandonna formellement en 1950. Le GATT, conçu comme un simple
palliatif provisoire, en tint lieu pendant près de cinquante ans — un accord
bien plus étroit, centré sur les droits de douane, sans aucune obligation
symétrique de rééquilibrage. À deux reprises en quatre ans, la puissance
structurellement excédentaire de l'époque fit donc échouer le seul type de
mécanisme qui l'aurait contrainte.
Le change flottant,
promesse non tenue
La seconde tentative fut monétaire plutôt qu'institutionnelle : après
l'effondrement de Bretton Woods en 1971, les changes flottants devaient, en
théorie, rééquilibrer automatiquement les échanges — un pays structurellement
excédentaire voit sa monnaie s'apprécier, ce qui renchérit ses exportations et
corrige, mécaniquement, son excédent. Dans les faits, ce mécanisme s'est révélé
impuissant face aux deux plus grands excédents commerciaux mondiaux,
l'Allemagne et la Chine — chacun pour des raisons différentes, et le cas
allemand mérite d'être nuancé.
L'Allemagne n'a pas subi l'euro comme une contrainte extérieure : elle en
a été l'un des principaux architectes, imposant au traité de Maastricht le
modèle de banque centrale indépendante et de stabilité des prix directement
hérité de la Bundesbank — quand la France, elle, avait plutôt intérêt politique
à sortir d'un système où le franc suivait déjà, de fait, les décisions de
Francfort. Mais ce choix, cohérent avec ses intérêts d'alors, prive aujourd'hui
l'Allemagne du seul instrument qui lui permettrait de corriger sa propre dérive
: après avoir affiché un excédent commercial proche de 6 % du PIB en 2024 (243
milliards d'euros), sa position s'est nettement dégradée en 2025 — l'excédent
des biens et services chute de 21 % sur les sept premiers mois de l'année, à
119,6 milliards d'euros, sous l'effet conjugué des tarifs américains et d'une
érosion de compétitivité que la Bundesbank elle-même chiffre à 2,4 points de
PIB de parts de marché perdues depuis 2021, notamment face à la concurrence
chinoise dans l'automobile — un secteur qui pèse 17 % de ses exportations, et
où les ventes chinoises de véhicules électriques sont passées de 240 000 à 1,5
million d'unités entre 2019 et 2023. L'Allemagne ne peut pas plus dévaluer pour
retrouver sa compétitivité qu'elle ne pouvait, hier, laisser sa monnaie
s'apprécier pour corriger son excédent : la rigidité de l'euro, qu'elle a
largement façonnée à son avantage, commence à se retourner contre elle. C'est
peut-être la meilleure démonstration, a contrario, que la BCE ne fonctionne que
comme une chambre de compensation virtuelle à l'échelle de la zone euro —
incapable de corriger un déséquilibre externe, qu'il profite à l'Allemagne ou,
désormais, qu'il commence à lui coûter.
La Chine, de son côté, pratique depuis 2005 un « flottement géré » où la
Banque populaire de Chine fixe chaque jour un cours pivot et conserve la pleine
discrétion sur son régime de change — un dispositif qui n'a pas empêché son
excédent commercial de franchir, en 2025, la barre des 1 000 milliards de
dollars pour la première fois de l'histoire (1 189 milliards exactement), sans
que le yuan n'ait jamais vraiment joué son rôle correcteur.
Change fixe encadré par un traité qui n'existe pas, change flottant
neutralisé par une union monétaire ou par un contrôle des capitaux : les deux
voies envisagées pour discipliner les déséquilibres se sont, chacune à sa
manière, révélées inopérantes face aux plus grands excédents du monde.
III. Ce qu'une
vraie caisse de compensation aurait changé
Il faut ici être précis sur ce que « non virtuelle » signifie, car c'est
tout l'enjeu. Le bancor de Keynes n'était qu'une proposition, jamais mise en
œuvre. La Charte de La Havane n'était qu'un texte, jamais ratifié. Le FMI et
l'OMC qui leur ont succédé sont des institutions bien réelles, mais dépourvues
de la fonction précise qui aurait fait leur différence : aucune des deux ne
dispose d'un pouvoir de règlement contraignant sur les déséquilibres
commerciaux et financiers eux-mêmes, symétriquement appliqué aux débiteurs et
aux créanciers. Le FMI surveille et prête aux pays en difficulté ; il ne
pénalise jamais un pays pour excédent structurel. L'OMC arbitre des différends
commerciaux ; elle ne corrige aucun déséquilibre global des paiements.
Une caisse de compensation « non virtuelle », au sens plein, aurait fait
ce que ni l'une ni l'autre ne fait : tenir, pour chaque pays membre, un compte
réel de ses échanges avec le reste du monde — sur le modèle, à l'échelle
mondiale, de ce que Target2 fait aujourd'hui à l'intérieur de la seule zone
euro, comme je le rappelais dans un billet sur les dettes indispensables — et
appliquer, au-delà d'un certain seuil, une charge sur les positions débitrices
comme sur les positions créditrices. Le mécanisme que Keynes avait imaginé
était d'une précision presque comptable : chaque pays membre se voyait
attribuer un quota, exprimé en bancors, représentant grossièrement le volume de
son commerce extérieur ; au-delà de la moitié de ce quota en position débitrice
ou créditrice, des intérêts croissants s'appliquaient automatiquement — non pas
pour punir, mais pour rendre l'accumulation elle-même coûteuse, des deux côtés
du bilan. Un pays trop longtemps excédentaire se serait vu contraint de
réévaluer sa monnaie, d'augmenter ses importations, ou de prêter une partie de
son excédent aux pays déficitaires à des conditions favorables — sous peine de
voir son surplus, au-delà d'un plafond, littéralement confisqué par la Chambre
de compensation en fin d'exercice. Ce n'est pas un détail technique : c'est
très exactement le dispositif qui aurait empêché la Chine d'accumuler 1 189
milliards de dollars d'excédent en une seule année, ou l'Allemagne de camper
durablement sur 6 % de son PIB, sans qu'aucune force ne les y contraigne à
ajuster.
C'est là que réside la différence fondamentale avec le système hérité du
plan White, où seul le débiteur est jamais sommé d'ajuster — jamais le
créditeur. Un pays déficitaire subit rapidement la sanction des marchés ou du
FMI ; un pays excédentaire n'en subit, à ce jour, strictement aucune, sinon la
réprobation diplomatique occasionnelle. Cette asymétrie n'est pas un oubli
technique du système actuel : c'est très exactement ce que les grandes
puissances excédentaires ont, à chaque négociation, œuvré à préserver.
Rien, aujourd'hui, ne joue ce rôle. Rien ne pénalise la Chine pour son
excédent, rien ne pénalise l'Allemagne pour le sien, rien ne force les
États-Unis à corriger un déficit qui continue de se financer, apparemment sans
limite, par une dette dont le service dépasse déjà son budget militaire. Les
déséquilibres ne se corrigent pas : ils s'accumulent, année après année,
jusqu'à ce que quelque chose — une crise de confiance, un choc géopolitique —
les corrige à leur place, brutalement plutôt que progressivement.
Il faut reconnaître,
honnêtement, ce qui en a tenu lieu
Il serait injuste de prétendre que rien n'a jamais tenté de compenser
cette absence institutionnelle. Les grandes puissances ont, à plusieurs
reprises, coordonné leurs politiques de change de façon ad hoc — les accords du
Plaza, en 1985, organisèrent une dépréciation concertée du dollar face au yen
et au deutschemark, avec un succès réel, quoique temporaire. Le FMI exerce, au
titre de son article IV, une surveillance annuelle des politiques de change de
ses membres, et peut qualifier publiquement une monnaie de sous-évaluée. Le G7
et le G20 se réunissent régulièrement pour tenter d'aligner les politiques
macroéconomiques des grandes économies. Mais ces dispositifs ont un trait
commun qui les distingue radicalement d'une caisse de compensation au sens de
Keynes : ils reposent sur la bonne volonté diplomatique du moment, jamais sur
une obligation automatique et chiffrée. Un accord du Plaza suppose que les
grandes puissances s'assoient à la même table et acceptent d'agir de concert —
ce qui suppose, précisément, l'absence de la tension géopolitique qui rend un
tel accord le plus nécessaire. La différence entre une coordination volontaire
et une caisse de compensation contraignante est exactement celle qui sépare une
bonne intention d'une règle.
IV. Le risque
du non-ajustement : crise ou guerre
Ce risque n'est pas une extrapolation gratuite. L'histoire économique du
XXe siècle l'a déjà vécu, à deux reprises, et l'a documenté avec une précision
qui devrait inquiéter davantage qu'elle ne le fait.
1919 : l'avertissement
ignoré de Keynes
À la conférence de paix de Versailles, Keynes démissionna de la
délégation britannique en juin 1919, en désaccord ouvert avec l'ampleur des
réparations imposées à l'Allemagne — fixées deux ans plus tard, en 1921, à 132
milliards de marks-or. Dans Les Conséquences économiques de la paix, publié la
même année, il avertissait qu'un fardeau de cette ampleur, sans possibilité
réaliste d'être remboursé par une économie allemande exsangue, ne pouvait
engendrer qu'instabilité : hyperinflation, appauvrissement, ressentiment
politique durable. L'histoire lui donna largement raison — l'hyperinflation
allemande de 1923, puis la crise économique et la montée des extrémismes des
années 1930, ne s'expliquent certes pas par les seules réparations, mais Keynes
avait identifié, dès 1919, le mécanisme central : une dette structurellement
insoutenable, imposée sans mécanisme de résorption ordonnée, finit toujours par
se payer — simplement pas de la façon prévue par ceux qui l'ont exigée.
1929-1939 : l'absence de
stabilisateur
L'économiste Charles Kindleberger, dans The World in Depression,
1929-1939, a proposé une explication devenue classique de la profondeur et de
la durée de la Grande Dépression : la crise fut si large, si profonde et si
longue parce qu'aucune puissance n'était alors en mesure, ou disposée, à
stabiliser le système économique mondial — à maintenir des marchés ouverts aux
produits en difficulté, à prêter à contre-cycle, à agir en prêteur en dernier
ressort. Le Royaume-Uni, hégémon du XIXe siècle, n'en avait plus les moyens ;
les États-Unis, qui en avaient désormais les moyens, n'en avaient pas encore
accepté la responsabilité.
Ce vide institutionnel a laissé chaque pays réagir seul, et de la pire
façon possible : le tarif Smoot-Hawley de 1930, en relevant unilatéralement les
droits de douane américains sur plus de 20 000 produits, provoqua des
représailles en chaîne chez ses partenaires commerciaux ; les dévaluations
compétitives qui suivirent, chaque pays cherchant à exporter son chômage chez
son voisin plutôt qu'à le résorber chez lui — ce que les économistes ont
appelé, depuis, des politiques du « chacun-pour-soi » (beggar-thy-neighbor) —,
achevèrent de fragmenter un système déjà à l'arrêt. Le commerce mondial se
contracta de plus des deux tiers entre 1929 et 1933. Aucun mécanisme, nulle
part, ne vint interrompre cette spirale avant qu'elle n'ait fait tout son effet
— sur l'économie d'abord, sur la politique ensuite.
Ni Keynes en 1919 ni Kindleberger en étudiant 1929 ne
prédisaient un scénario précis. Tous deux décrivaient un mécanisme : un
déséquilibre non corrigé par une institution ne s'efface pas de lui-même — il
s'accumule jusqu'à ce qu'un événement plus brutal, financier ou politique,
impose la correction que personne n'a organisée à temps.
Je me garderai bien de prédire aujourd'hui un scénario précis pour la
relation sino-américaine — l'histoire ne se répète jamais à l'identique, et le
monde de 2026 n'est pas celui de 1930. Mais la structure du problème, elle, est
troublante par sa ressemblance : des déséquilibres commerciaux considérables (1
189 milliards de dollars d'excédent chinois), une interdépendance financière
que Lawrence Summers appelait dès 2004 la « balance de la terreur financière »,
et surtout, comme en 1919 et en 1930, l'absence de toute institution dotée d'un
pouvoir réel de correction symétrique. Ce n'est évidemment pas une fatalité :
ces tensions peuvent parfaitement se dénouer par des ajustements progressifs —
la Chine réduit d'ailleurs déjà, lentement, ses avoirs en bons du Trésor
américains, comme je le notais dans le prolongement de La paille et la poutre, revisitée. Mais
l'histoire suggère que ce type d'ajustement progressif est l'exception, pas la
règle, en l'absence d'un cadre qui l'organise — et que le rôle d'une véritable
caisse de compensation internationale n'est pas seulement de corriger les
déséquilibres, mais de les corriger tôt, pendant qu'ils sont encore petits.
V. Pourquoi
payer ses dettes, malgré tout
Revenons, pour finir, à la question posée en ouverture. Pourquoi un pays
paierait-il ses dettes, si des créanciers continuent à les lui racheter ? Parce
que l'absence de sanction immédiate n'est pas l'absence de coût — elle en est
seulement le report, et l'aggravation. Le service de la dette américaine
dépasse déjà le budget de la Défense ; la trajectoire du Congressional Budget
Office ne montre aucun signe de stabilisation. L'absence d'une caisse de
compensation mondiale, non virtuelle, dotée d'un pouvoir réel sur les débiteurs
comme sur les créanciers, ne signifie pas que les déséquilibres n'ont pas de
prix. Elle signifie seulement que ce prix se paiera plus tard, et selon des
modalités que personne n'aura choisies — une crise de confiance sur la dette souveraine,
ou, si l'histoire du siècle dernier garde une leçon à nous transmettre, une
confrontation géopolitique que des institutions mieux conçues auraient pu
désamorcer à temps.
La France elle-même n'a aucune leçon à donner sur ce terrain. Son compte
courant, excédentaire jusqu'en 2004, est installé en déficit depuis maintenant
plus de vingt ans — et ce déficit, année après année, se traduit mécaniquement
par une dette extérieure qui ne cesse de s'alourdir, faute d'être compensée par
un excédent ailleurs dans le cycle. C'est ce qui devrait rendre prudent
quiconque propose, comme on l'entend parfois, d'effacer une partie de cette
dette pour en alléger le poids : tant que le déficit courant qui l'engendre
reste ouvert, un effacement ne résout rien, il ne fait que remettre les
compteurs à zéro avant que la même cause ne recrée, mécaniquement, la même
dette. Une remise de dette n'aurait de sens économique réel que si elle
s'accompagnait d'un retour à l'équilibre des échanges extérieurs — sans quoi
elle ne fait qu'offrir un répit, au prix d'une perte de confiance des
créanciers dont la France, plus qu'aucun autre grand pays européen, ne peut se
permettre de faire l'économie.
La France et l'Europe, qui ont perdu depuis longtemps la maîtrise de leur
propre monnaie, ne sont donc pas de simples spectatrices de ce débat : elles en
subiront les conséquences sans disposer des leviers qu'un État souverain
conserve encore. C'est peut-être la raison la plus solide, au fond, de
continuer à réclamer ce qu'aucune conférence internationale n'a réussi à
imposer depuis 1944 : non pas une union monétaire de plus, mais un mécanisme de
compensation réel, contraignant, et symétrique — la seule digue, en définitive,
entre un déséquilibre qui s'ajuste et un déséquilibre qui explose.
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